Synthèse de l'Université "Quel modèle économique et social pour l’après-crise?"

La crise économique et sociale qui secoue le monde nous interpelle sur les fondements mêmes de l'économie de marché.

Comment en est-on arrivé là ? Les réponses apportées à la crise, au niveau international, en Europe et en France sont-elles à la hauteur du séisme qu'elle a provoqué ? Quel point d'appui donner aux salariés pour rebondir ? Comment changer nos politiques et nos institutions pour assurer une croissance harmonieuse, juste, et durable ? Quel nouveau modèle économique, social, et politique apparaît le plus prometteur à la lumière de la crise ? Pour tenter de répondre à ces questions, plusieurs invités sont venus débattre le 16 juin 2009 autour de Ségolène Royal : Philippe Aghion, professeur d'économie à l'Université d'Harvard, Yann Algan, Professeur d'économie à l'Institut d'études politiques de Paris, récent lauréat du prix du jeune économiste, Jacques Attali, conseiller d'Etat honoraire, écrivain, économiste, président de Planet Finance, Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Gontran Lejeune, président du Centre des jeunes dirigeants (CJE), Edouard Martin, syndicaliste CFDT, ancien délégué syndical d'Arcelor Mittal à Gandrange et Jacques Barbier, président du pôle éco-industries de Poitou-Charentes.

Retrouvez l'ensemble des interventions en vidéo sur cette page : Quel nouveau modèle de développement économique et social pour l'après-crise?

Cette université populaire et participative s'inscrit dans un double contexte, analysé par Ségolène Royal en introduction : un contexte de crise économique marquée par une forte récession (baisse de 3,3% du PIB en 2009 selon l'OCDE), doublée d'une crise politique qui trouve dans l'abstention sa manifestation la plus spectaculaire.

Le lien entre ces deux éléments de contexte est étroit : ceux qui s'abstiennent, ceux qui ne vont pas voter, ce sont ceux qui payent le plus lourdement les conséquences de la crise, comme l'a rappelé Ségolène Royal :

« Cette abstention, ce n'est pas de l'incivisme ou de la négligence, c'est un message politique de la part de celles et ceux qui attendent parfois désespérément des solutions porteuses d'espoir ».

Face à ce constat, elle a appelé au « sursaut » : la démarche participative, sur laquelle elle a fondé son action politique, notamment grâce au réseau citoyen de Désirs d'avenir, est au fondement de la politique démocratique au premier sens du terme, à savoir l'action du peuple pour le peuple.

 

« Nous devons avoir l'audace d'espérer, le courage de reconstruire, la générosité pour changer de système ».


Cette rencontre, en s'inscrivant, justement dans cette démarche, avait ainsi pour objectif de décrire et d'analyser la crise multiforme - économique, sociale, bancaire, financière, de confiance... - qui frappe notre pays et de tenter de définir une politique à même de défendre l'emploi et le pouvoir d'achat et plus largement repenser le modèle de développement économique français pour convertir notre pays à un modèle de croissance durable au sein d'une économie mondialisée.

1. Une crise multiforme dont les causes structurelles sont profondes

Au-delà de ses manifestations conjoncturelles - aussi impressionnantes fussent-elles comme l'a montré le dramatique scénario des subprime aux Etats-Unis - la crise que nous traversons aujourd'hui a des causes profondes, structurelles, dont il est nécessaire de comprendre aujourd'hui les ressorts si l'on veut sortir de l'ornière et retrouver à terme un sentier de croissance.

1.1. Un système financier malsain et un système bancaire mondial en faillite

Pour Jacques Attali, « le système bancaire mondial est en faillite ». Tout est parti des Etats-Unis, où le niveau trop bas des salaires a bridé la consommation.

« Le système ne pouvait donc pas fonctionner et le marché américain s'est trouvé face à ce dilemme : soit augmenter les salaires et donc diminuer les profits, soit augmenter les dépenses publiques et augmenter les impôts, ou encore se contenter de la récession. »

L'endettement a finalement constitué la troisième voie choisie par les Etats-Unis pour sortir de cette impasse : il s'agissait de permettre aux gens (y compris les plus pauvres), de s'endetter pour créer les conditions de la croissance.

Un système de connivence malsaine a permis à ce système inouï d'être mis en œuvre dans la mesure où les banques y ont trouvé un intérêt au travers de nouveaux profits. En réalité, ces prêts étaient totalement fictifs et ce système malsain a fini par connaître les limites dramatiques que l'on connaît.

A l'épisode conjoncturel des faillites en cascade dues aux subprimes correspond donc une cause très profonde - celle d'un système bancaire construit sur des bases non saines - qui ne doit pas être perdue de vue aujourd'hui.

Pour Jacques Attali en effet, le seul moyen de sortir définitivement de la crise passe par l'assainissement de ce système :

« Aujourd'hui pour que cette crise se résolve, il faut savoir si l'endettement excessif a été réduit et si le système financier qui a produit cet endettement excessif est devenu plus sain. »

En réalité, pour ce qui est de l'endettement, la situation d'aujourd'hui semble pire qu'avant le début de la crise.

Les chiffres avancés par Jacques Attali sont à cet égard très préoccupants : l'endettement des Etats Unis à la fin de 1929 était de 250 % du PIB américain, fin 2007, il était de 350 % du PIB et aujourd'hui, l'endettement des Etats Unis est de 520 % du PIB du pays, soit à peu près le PIB mondial, et ce alors même que tout le monde sait que la crise est là et que la priorité est à la réduction du désendettement. 

En outre, les Etats-Unis ont complété la dette privée par une dette publique pour faire fonctionner le système, ce qui constitue un facteur d'aggravation de la crise.

Jacques Attali a même ajouté que l'endettement général au niveau mondial avait considérablement augmenté depuis le début de la crise :

« Cet endettement (américain) s'est généralisé un peu partout à travers le monde ; par ailleurs, non seulement l'endettement américain est de 520 % du PIB mais en réalité, il est du double puisqu'il faudrait compter aussi l'endettement lié aux retraites et l'endettement général de l'ensemble des économies du monde, ce qui fait que dans les trois dernières années, l'endettement des 10 pays les plus riches du monde a augmenté de 9 trillons de dollars (9000 millions de dollars) en 3 ans. »

Ce système a ainsi montré le désordre du système bancaire qui n'avait plus les moyens des prêts consentis. Alors que les banques ne peuvent normalement pas prêter plus de 10 à 12 fois l'argent qu'elles détiennent effectivement, elles ont, lors de cette crise, prêté entre 20 et 50 fois plus d'argent qu'elles n'en avaient.

Le diagnostic de Jacques Attali est sans appel :

« Aujourd'hui on peut dire que le système bancaire mondial qui a prêté à peu prés 95 trillons de dollars, n'a dans ces caisses pour faire face à ces 95 trillons de dollars, qu'officiellement 4 trillons de dollars. Ces 4 trillons de dollars n'existent pas car ils ont été placés dans des produits dérivés dont la valeur est aujourd'hui fantomatique. Autrement dit, le système bancaire mondial est  en faillite. »

Aujourd'hui, rien n'a été fait pour assainir ce système. On constate au contraire que les libertés d'action des banques, notamment américaines sont aujourd'hui complètement réinstaurées sans aucune limite. Pour Jacques Attali, les gouvernements et les banques centrales entretiennent cette situation :

« Rien n'est mis en place pour le système financier mondial soit sain. Il est encore dans une situation d'extrême instabilité et les gouvernements et les banques centrales qui compensent les faiblesses des banques ne font qu'ajouter des dettes aux dettes des banques. »

Au final, cet endettement massif des Etats risque de se traduire soit par une augmentation des impôts, soit par une augmentation de l'inflation pour apurer la dette.

1.2. Une mauvaise coordination au niveau européen et au niveau mondial

Le problème de coordination des pays européens a été souligné par plusieurs des intervenants. Philippe Aghion l'a analysée par une absence de solidarité :

« Chaque pays européen a peur que sa relance profite au voisin, qu'elle creuse le déficit commercial chez lui et profite aux autres pays ».

Par ailleurs, les contraintes du pacte de stabilité et de croissance pèsent sur la capacité des Etats à réagir solidairement aux cycles économiques. Le plan de relance en France représentait par exemple en France environ 0,9% du PIB, contre 2% aux Etats-Unis.

L'absence d'harmonisation au niveau européen constitue également un obstacle : l'absence de réglementation commune en matière bancaire freine ainsi la capacité à le réformer pour tirer les leçons de la crise.

Philippe Aghion a ainsi souligné :

« Dans chaque pays européen, il y a une réglementation pour les banques, une réglementation pour les sociétés d'assurances et une réglementation pour les marchés financiers, soit au total, trois fois vingt-sept systèmes de réglementation. »

Cette faible coordination ne se retrouve pas qu'au niveau européen mais également au niveau mondial où l'attitude non coopérative a été généralisée comme l'a montré Jean-Paul Fitoussi.

1.3. Une gouvernance mondiale défaillante

Plus encore qu'un déficit de coordination entre les Etats, la crise a montré les limites d'une gouvernance mondiale qui se révèle aujourd'hui largement défaillante.

En effet, comme l'a montré Jacques Attali, les décisions qu'il aurait fallu prendre au niveau mondial n'ont pas été prises.

« Les sommets du G20 qui ont suivi la crise n'ont pas pris les décisions qu'il aurait fallu prendre. »

Le G20 n'est en effet pas parvenu à trouver un accord et à faire acter des décisions fortes en matière de :

- règles équilibrées de prudence bancaire : en effet, celles qui sont mises en place en Europe diffèrent de celles qui sont mises en place aux Etats-Unis ;

- mécanismes d'alerte visant à éviter les excès du système bancaire ;

- contrôle des agences de notation ;

- conservation des risques ;

- limitation de la spéculation.

Jacques Attali va même plus loin en estimant que la crise permet à un système malsain de s'auto-entretenir.

« En réalité, la crise fonctionne comme un processus de renforcement de la main mise du système financier anglo-saxon sur l'économie mondiale. »

Cette défaillance de la gouvernance mondiale est d'autant plus préjudiciable et dangereuse qu'aujourd'hui, les pays émergents sont entrés dans le jeu mondial et sonnent la fin d'une période d'accaparement de toutes les formes de richesses par les pays occidentaux. Les jeunes Chinois ou Indiens qui viennent faire leurs études en Europe par exemple, ne restent plus : ils repartent chez eux. Les pays émergents comme le Brésil développent des technologies de pointe...

1.4. Plus profondément, l'expression d'une « défiance » généralisée venant des sociétés

De manière plus profonde, la crise a révélé une crise de confiance à l'intérieur de nos sociétés. C'est le thème intéressant qui a été développé par Yann Algan dans son intervention. Il a en effet évoqué la notion de « confiance », inédite pour les économistes et généralement peu étudiée, mais qui pour autant est très révélatrice. Cette confiance concerne aussi bien les gens entre eux que les institutions ou encore les partenaires sociaux.

Il a ainsi mis en relief un manque de confiance caractéristique en France, qui pouvait s'expliquer par une crise des institutions :

« La France manque sur ce point d'esprit de coopération et d'interaction. Cela explique pourquoi la France a du mal à se réformer. Cette défiance n'est pas irrémédiable : elle provient d'un dysfonctionnement des institutions. »

A cet égard, l'abstention lors des élections évoquée par Ségolène Royal en introduction, est une des manifestations de cette défiance : lors des élections européennes de juin 2009, le taux d'abstention a par exemple atteint le niveau record de 60% en France et 57% en moyenne en Europe. On a même observé des pointes à 90% dans de nombreux quartiers de banlieues, à 70% chez les 18-30 ans, ou encore à 70% chez les ouvriers-employés.

Les politiques de régulation, qui remettent en cause les systèmes d'Etat-providence par exemple, peuvent également briser la confiance.

Philippe Aghion a d'ailleurs partagé ce constat en citant des sondages parlants. En effet, si la défiance des Français s'exprime à l'encontre de leur justice, envers le Parlement ou encore envers les partenaires sociaux par le biais d'un très faible taux de syndicalisation, c'est surtout la grande défiance des Français les uns envers les autres qui est la plus frappante : un Français sur cinq estime qu'il n'est pas possible de faire confiance aux autres

Pour lui, « ce déficit de confiance a un coût économique et humain considérable ; or, les entreprises innovantes et les sociétés modernes ne pourront se construire que sur des relations de confiance ».

1.5. L'accroissement global des inégalités

Enfin, la cause la plus profonde de la crise semble résider dans l'accroissement généralisé des inégalités. Ce phénomène a été mis en avant par Jean-Paul Fitoussi, qui estime qu'au-delà de la crise financière, au-delà de la crise bancaire, au-delà de l'endettement public et de la croissance de l'endettement dans le monde, ce creusement des inégalités engendre une crise durable.

Depuis 25 ans, constate Jean-Paul Fitoussi, le salaire médian baisse et le salaire moyen augmente, ce qui explique une déficience de la demande globale.

Parallèlement, les réserves mondiales des pays émergents ont explosé : « D'un côté, les inégalités dans les pays riches, de l'autre la constitution de réserves dans les pays pauvres ».

De manière plus concrète, c'est cet accroissement des inégalités qui explique pour une part importante l'endettement des ménages, comme l'a souligné Delphine Batho :

« Je suis dans un département où, l'année dernière, le taux de surendettement des ménages  a augmenté de 15% en un an. Et derrière cette spirale infernale des subprimes, de surendettement, il y a la question des bas salaires, de la précarité et des travailleurs pauvres. Celle des travailleurs pauvres, c'est celle qui s'est installée aux Etats-Unis et qui s'installe en France. »

2. Les remèdes : oser un nouveau modèle pour la France, « avoir l'audace d'espérer, le courage de reconstruire, la générosité pour changer de système »

Si un certain nombre de défis préexistaient à la crise, comme l'a rappelé Philippe Aghion - le défi de la mondialisation, le défi du changement climatique, le défi du vieillissement de la population, la crise a amplifié le phénomène.

Ségolène Royal a tracé lors de cette université populaire et participative une feuille de route qui puisse permettre  de relever cinq défis particulièrement importants, sur lesquels Guillaume Garot a souhaité revenir afin de dégager des pistes de réformes possibles pour un nouveau modèle.

2.1. Premier défi : la gouvernance de l'économie mondiale et la réduction des inégalités

Guillaume Garot a souligné l'importance du constat dressé par Jean-Paul Fitoussi, qui doit constituer le point de départ à la résolution de la crise : depuis 20 ans, jamais les inégalités n'ont été aussi larges et jamais la redistribution ne s'est autant faite au profit des riches.

Or, remettre plus d'égalité, c'est faire plus de croissance.

Revenant sur les propositions de Jean-Paul Fitoussi, Guillaume Garot a énuméré plusieurs pistes de solutions.

- Une coopération généralisée à l'échelle mondiale.

La vraie dimension est globale et mondiale, ce qui implique de relancer l'Europe à la fois comme pôle de qualité et comme pôle de développement au sein de l'économie mondialisée.

- Une fiscalité plus juste, plus redistributive et plus équitablement répartie.

Guillaume Garot a insisté sur cet axe :

« Le débat est en effet de savoir ce qui doit peser sur le travail et sur le capital.Le débat a été ouvert de fort belle façon ce soir. L'idée est qu'il faut toujours remettre au cœur de notre réflexion l'égalité et la progressivité. Et à cet égard, le bouclier fiscal c'est justement cette remise en cause : si l'on désire davantage d'égalité, nous avons besoin de progressivité. »

- Un système financier assaini, mieux régulé et mieux réglementé

Cette réglementation financière devra néanmoins être bien ciblée pour ne pas pénaliser l'innovation conformément à l'analyse de Philippe Aghion.

Selon Jacques Attali :

« Si nous ne sommes pas capables de cesser de construire notre propre développement sur l'accaparement des richesses des autres, et sur un projet de société, une vision, une volonté de chercher notre propre richesse, notre propre épargne, notre propre intelligence nous sommes condamnés au déclin et à la barbarie ».

2.2. Deuxième défi : la construction de sécurités nouvelles

Face aux risques de perte d'emploi, aux risques de perte de pouvoir d'achat, aux difficultés d'accès à la santé ou encore à la montée des formes de violences, il est urgent de reconstruire de nouvelles formes de sécurité.

Sur ce point, Guillaume Garot a évoqué deux idées :

- La création d'une sécurité sociale professionnelle, qui sera capable de recréer de la confiance : « Il s'agit non seulement d'un parachute social, mais si l'on se place d'un point de vue économique, cette sécurité sociale professionnelle représente aussi un parachute ascensionnel pour le développement de notre pays. »

- La refonte du système de financement de la protection sociale.

Le débat qui existe aujourd'hui en France sur la question de la TVA sociale montre que le financement de la protection sociale doit de toute façon être repensé : il ne peut pas continuer à reposer uniquement sur les revenus du travail.

M. Gontran Lejeune, président du Centre des jeunes dirigeants, a sur ce sujet évoqué la piste du transfert de ce financement des partenaires sociaux vers une taxe sur la consommation : « Le système paritaire grève la compétitivité française. Il faudrait transférer la charge des cotisations (salariales et patronales) sur une taxe sur la consommation : TVA. »

2.3. Troisième défi : la révolution écologique

La crise que nous traversons aujourd'hui révèle un dysfonctionnement de notre modèle économique de production, et de notre modèle social de solidarité : la croissance verte sera un élément déterminant de la sortie de crise et de la redéfinition d'un nouveau modèle.

Ségolène Royal a rappelé en introduction les mots d'Edgar Morin sur l'idée d'une révolution écologique : « Il ne suffit pas d'introduire l'écologie dans la politique car les problèmes de justice de l'Etat, de l'égalité, des relations sociales échappent à l'écologie. Une politique qui n'engloberait pas l'écologie serait mutilée, mais une politique qui se réduirait à l'écologie serait également mutilée ».

Pour Jean-Paul Fitoussi, la croissance verte est mal nommée : il s'agit en réalité de faire émerger des technologies dont nous avons besoin, notamment les technologies de l'environnement. Elle constitue un levier essentiel de sortie de crise :

« A l'époque, j'avais fait la proposition que l'on créât une Communauté Européenne de l'énergie, de l'environnement et de la recherche, de manière à accélérer ce processus dont nous savons qu'il est tant porteur de croissance et de bien être, tout en essayant de modifier dans le monde tout ce qui va vers une croissance des inégalités, notamment la concurrence fiscale et sociale ».

Guillaume Garot a évoqué quatre pistes sur ce sujet.

- Premièrement, la révolution écologique devra être conciliée avec une grande politique de l'énergie.

- Deuxièmement, la croissance verte doit être prioritairement considérée comme un objectif de sortie de crise.

- Troisièmement, il convient de reconnaître enfin la performance écologique comme un critère de mesure du développement.

- Enfin, à cet égard, la contribution de M. Jacques Barbier, Président du Groupe de Compétitivité en Poitou-Charentes est particulièrement éclairante : la révolution verte, si ambitieuse soit-elle, devra fonctionner simplement et vertueusement, à savoir en généralisant ce qui marche au niveau local à tout le territoire. Comme l'a montré M. Barbier, les excellences qui ont fait leurs preuves sur les territoires doivent être intégrées au sein de domaines tels que l'énergie ou encore l'habitat.

Le pôle Eco-Industries, présidé par M. Jacques Barbier représente 413 entreprises adhérentes, essentiellement des PME de la région Poitou-Charentes, 14 laboratoires, dont le CNRS et des universités (600 chercheurs), et 150 chercheurs personnels permanents.

Son domaine de compétence, c'est la réduction des gaz à effet de serre avec pour objectif le remplacement du carbone fossile dans les procédés industriels par du carbone renouvelable.

Cette concentration des efforts au sein d'un pôle industriel permet une impulsion très forte pour des projets structurants pour le développement de l'emploi dans la région et de la croissance : projet du véhicule du futur, biomasse, développement des biocarburants...

2.4. Quatrième défi : libération des énergies par l'éducation, la formation, la recherche et le soutien aux entrepreneurs

Ce défi pourra être décliné en quatre axes :

- premier axe : la recherche et le développement devront constituer une priorité budgétaire ;

- deuxième axe : engager une politique industrielle sur de nouveaux domaines, innovants et porteurs de croissance comme le numérique ou l'environnement.

- troisième axe : décliner des politiques de filières à l'échelle des territoires ; sur ce point, Guillaume Garot a évoqué l'exemple de la crise de l'industrie automobile à Laval, en comparant cette situation avec la politique territoriale menée dans d'autres pays européens qui valorisent davantage les bassins d'activités : « A Laval, nous traversons une crise de l'automobile absolument terrible. En Italie, ils ont le sens du territoire, ils ont le sens du territoire en commun, et nous serions bien inspirés de le faire à l'échelle de nos filières territoriales ».

- dernier axe : décliner une politique industrielle à l'échelle européenne.

2.5. Cinquième défi : la révolution démocratique (dans l'entreprise, démocratie parlementaire, démocratie territoriale, démocratie de l'Etat) - vers une société de la confiance restaurée.

La crise que nous traversons, comme l'a rappelé Delphine Batho, est également une crise des valeurs. Attali a d'ailleurs souligné que la globalisation des marchés ne s'était pas accompagnée d'une globalisation de l'état de droit, ce qui créait un problème de confiance aujourd'hui.

- Première idée : «  la démocratie, encore et toujours », et d'abord au sein de l'entreprise, comme l'a indiqué M. Edouard Martin.

Pour cela, il est nécessaire de consolider le dialogue social au sein de l'entreprise, qui est créateur de richesse et de mettre en place un système de « veille industrielle ».

Edouard Martin a en outre rappelé que les lieux de décision devenaient de plus en plus éloignés des lieux de production, ce qui rendait le dialogue social encore plus incontournable :

« Nous devons être plus encore force de proposition et pas uniquement de dénonciation. Une fois qu'on a dit que les patrons étaient des méchants financiers, on a tout dit mais rien réglé. M. Mittal habite Londres. Il a très peu de connaissance des besoins réels des établissements qui fabriquent de l'acier. C'est à nous de faire en sorte que ça se passe le moins mal possible. »

Il a en outre rappelé que le déclin de la Lorraine industrielle (100 000 sidérurgistes dans les années 70 et 9500 aujourd'hui) était, pour une part, dû à un manque d'anticipation.

- Deuxième idée, une réforme de la gouvernance des entreprises, comme l'a proposée M. Gontran Lejeune, qui a rappelé que la finalité d'une entreprise n'était pas seulement de gagner de l'argent.

Les responsabilités sociale, environnementale et sociétale de l'entreprise doivent être prises en compte : l'entreprise doit accompagner ses salariés, leur assurer le bien-être au travail, doit respecter un modèle de développement écologique plus respectueux, et aussi s'intégrer dans son territoire.

« Une entreprise c'est une société de capital mais c'est aussi une communauté de salariés. La richesse produite résulte du travail commun. Il faut prendre les décisions demain avec la communauté de salariés : à la fois sur le plan économique, sur le plan social. »

Edouard Martin syndicaliste à la CFDT a lui aussi rejoint cette analyse :

« Nous sommes co-propriétaires de l'entreprise : la vraie force de l'entreprise ce sont ses travailleurs, le savoir-faire à produire des aciers partout dans le monde. Il faut nous laisser dire, expliquer et construire avec le patron les orientations à prendre pour que l'entreprise se porte bien ».

Cette réforme de la gouvernance devra également comprendre un meilleur accompagnement des salariés, notamment dans le cadre de la formation. Philippe Aghion avait également insisté sur l'importance de la sécurisation des parcours professionnels, également indispensables pour restaurer la confiance.

- Troisième idée enfin, mais qui tient toutes les autres : restaurer la confiance.

Cette idée a été développée par Yann Algan.

La transparence est absolument indispensable si on veut restaurer, créer et consolider la confiance.

Yann Algan a ainsi cité l'exemple de la réforme des universités : « on a proposé l'autonomie, mais en accroissant l'inégalité dans les statuts et en réduisant les moyens ».

Il faut aller vers plus de transparence à tous les échelons du pouvoir, non seulement politique, mais aussi économique.

Yann Algan a rappelé que la France était très mal placée sur ce point : exemple de la réglementation du marché des biens.  (marges de profits opaques dans la grande distribution, règles opaques de partage des profits).

Pour Philippe Aghion, la crise a montré la supériorité du modèle économique et social scandinave, basé sur la confiance et qui réconcilie quatre aspects : priorité à la R et D, priorité à l'éducation supérieure et aux innovations vertes, fiscalité plus redistributive, confiance, transparence et liberté des médias.

La confiance passe également, pour Yann Algan, par une démocratie sociale et politique transparente.

En conclusion, Delphine Batho a souligné l'ampleur du travail qu'il y avait à accomplir : « Il faut prôner une excellence environnementale, un ordre économique et social juste, réconcilier la gauche avec les entreprises, prôner les Etats-Unis d'Europe, une révolution fiscale et un syndicalisme de masse avec adhésion obligatoire ou sponsorisé par l'Etat. »

Mais ce travail doit de toute évidence s'inscrire dans une ambition qui doit être celle des socialistes, comme l'a rappelé Ségolène Royal :

« N'en doutons pas : faire la société plus humaine et plus fraternelle, c'est la tâche immense des socialistes et de la gauche ».