| 29 Janvier 2010
En novembre 2000, le vote des Américains avait désigné Al Gore, mais la combinaison du système de "collège électoral" et les machines rouillées des comtés pauvres de FLoride avaient assuré, par décision de cour, la victoire de GW Bush. En novembre 2004, GW Bush avait gagné sans bricolages. Les Américains l'avaient choisi, en majorité. Ils avaient choisi de ré-élire le pire président en 100 ans, malgré un bilan économique, social, humain, international désastreux.Pourtant, entre ces deux dates, GW Bush avait conduit une politique néfaste économiquement, en favorisant les 1% plus riches au détriment des classes moyennes et modestes, favorisé la pollution de l'air et des rivières (au mercure, notamment), soutenu que le réchauffement climatique n'existait pas et refusé toute législation sur les énergies alternatives ou les transports en commun.
Pourtant, il avait refusé de lire un rapport où on le prévenait qu'Al Qaida comptait frapper les Etats-Unis à l'automne 2001.
Pourtant, il avait géré le 11 septembre en disant benoitement aux gens qu'il fallait consommer pour aider le pays, et en laissant en place un colonel qui associait musulmans et le diable.
Pourtant, il avait commencé une guerre désastreuse; dès l'été 2002 il essayait de faire passer l'idée que Saddam Hussein était lié aux terroristes, et contre tout logique on a vu des journalistes et des gens rationnels suivre toutes ces élucubrations au nom de la sécurité du pays et contre ceux qui menaçaient son identité. Au nom de cette même sécurité et de cette identité, il ajustifié la torture et la construction d'une immense prison censée garder des hauts responsables terroristes mais d'où on a fini par libérer des gamins emprisonnés à 11 ou 14 ans, dont on imagine mal qu'ils aient pu être des hauts responsables de quoi que ce soit.
En 2003 il avait commencé une guerre dont il était si sûr qu'elle serait courte qu'il n'avait même pas pris la peine de commander des uniformes d'hiver pour ses soldats, et qu'il avait provoqué les insurgés irakiens en leur disant 'bring it on" - venez-y voir on vous recevra. Ce n'était pas lui qui se battait, pourtant.
2004, avec ce bilan désastreux sur tous les points de vue, détesté par toute la gauche et par les centristes, dans un pays entortillé dans une guerre dont il ne pouvait se sortir, George W Bush a été ré-élu. Bien ré-élu, nettement, sans bavure.
On a du mal à imaginer la force d'un silence où des centaines de personnes se taisent ensemble, de concert, spontanément. J'ai la chance de ne l'avoir entendu, ce silence, que deux fois: en septembre 2001 et en novembre 2004. Entre 2000 et 2004 il y avait la certitude, à gauche, qu'un tel échec de GWBush, une telle détestation généralisée, la simple raison, ne pouvaient conduire qu'à l'élection d'un candidat démocrate.
Qu'est-ce qui a failli? Il est facile de s'en prendre aux vaincus, de crier haro, de tout savoir une fois l'événement passé. On peut se dire qu'il manquait la volonté de prendre en compte des méthodes peu compatibles avec la politique telle qu'on l'envisageait, peut-être qu'il manquait un Karl Rove de gauche, quelqu'un qui puisse garder une certaine dignité mais aussi rendre coup pour coup. Il manquait un programme audible pour une majorité des gens, il manquait le charisme, il manquait le courage. Pourtant, John Kerry a fait de son mieux mais il s'est heurté à la volonté des gens.
Car, surtout, la population ne pouvait croire qu'elle s'était trompée à ce point, ne pouvait l'admettre. L'admettre cela aurait été admettre que ces centaines d'adolescents et d'étudiants envoyés en Irak étaient morts pour rien, c'était admettre qu'on avait été dupé, qu'on avait été crédule et manipulé. Il valait mieux continuer à croire. Les Américains ne sont pas plus bêtes que nous, ni plus crédules: si demain on lançait la France dans une guerre inutile, qui peut imaginer que les journalistes ne suivraient pas automatiquement et que les Français ne se laisseraient pas tromper? N'ont-ils pas été volontier trompés il y a 3 ans, n'ont-ils pas du mal à admettre que leur espoir était vain? Raison et espoir sont deux éléments qui jouent dans les décisions des électeurs, mais nul n'est plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.
2004 nous prouve qu'arriver à percer ce mur construit sciemment pour ne pas savoir est un défi essentiel pour ceux qui refusent la politique du pire.
2004 nous prouve qu'un mauvais bilan, un président désastreux, la ruine d'un pays, peuvent conduire à une réélection.
2004 nous pose encore des questions auxquelles il faudra avoir trouvé des réponses. Il nous reste 18 mois.

