André Malraux et la fraternité

Un intéressant article signé de Manuel Pena Sanz analyse la place et les définitions de la fraternité dans l'oeuvre littéraire d'André Malraux et en particulier dans L'Espoir, son livre sur la guerre d'Espagne.

Les internautes peuvent le trouver, en version française, en tapant « fraternité Malraux » sur Google ou, en espagnol, à l'adresse suivante : www.dialnet.unirioja.es.

Extraits pour vous donner envie d'aller y voir : « Dans L'Espoir, la fraternité règne sur tout le roman. Elle n'imprègne pas seulement les grandes scènes du début de la guerre à Madrid et à Barcelone. Jusqu'à la fin du roman, cette fraternité illuminera toutes les scènes et même les plus dures : les combats acharnés de la Cité Universitaire, la défaite de Tolède, l'exode tragique de Malaga (...). Nous retrouvons la fraternité dans presque toutes les pages du roman préféré de Malraux, même si elle prend des visages différents. Les mobiles de l'engagement dans la guerre d'Espagne sont multiples mais il y a un dénominateur commun : la fraternité. C'est toujours un sentiment fraternel qui a poussé les héros de L'Espoir à se battre ».
Pour Manuel Pena Sanz, la fraternité qui irrigue le livre « n'appartient pas au monde des concepts, ni au champ des idées. C'est à dire que nous ne pouvons pas situer la fraternité dans le domaine des théories mais plutôt dans celui des sentiments. Il ne s'agit pas d'un sentiment quelconque, pas du tout d'un sentiment uniquement intérieur, spirituel. La fraternité appartient au monde de nos sentiments incarnés, vécus. On dirait même qu'elle est plus physique que spirituelle ». Dans le roman, c'est Barca, paysan-vigneron catalan, qui donne la définition-clef de la fraternité à Manuel, l'ingénieur, et à Garcia, l'ethnologue : « Ecoute, Manuel, je vais te dire une bonne chose, que vous ne connaissez pas, tous les deux, parce que vous êtes trop... enfin, trop... vous avez eu trop de chance, disons. Un homme comme lui, Garcia, ne sait pas trop bien ce que c'est que d'être vexé. Et voilà ce que je veux te dire : le contraire de ça, l'humiliation, comme il dit, c'est pas l'égalité. Ils ont compris quand même quelque chose, les Français, avec leur connerie d'inscription sur les mairies : parce que le contraire d'être vexé, c'est la fraternité ».

Plus tard, à Tolède, pendant le siège de l'Alcazar, « on se demande pourquoi, lorsqu'un armistice de trois heures est accordé, les miliciens (républicains) se sont mis à distribuer cigarettes et lames de rasoir à leurs ennemis ». Garcia va reprendre à son compte l'explication de Barca : « Je crois que celui qui a donné les cigarettes, et le rigolo qui a apporté les lames, et ceux qui les ont suivis (...) ont obéi sans trop s'en rendre compte au même sentiment : prouver à ceux de là-haut qu'ils n'ont pas le droit de les mépriser. Ce que je dis là a l'air d'une plaisanterie ; c'est sérieux. La droite et la gauche espagnole sont séparées par le goût ou l'horreur de l'humiliation. Le Front Populaire c'est, entre autres choses, l'ensemble de ceux qui en ont horreur... Le besoin de la fraternité contre la passion de la hiérarchie, c'est une opposition très sérieuse ».