Florence Aubenas Le quai de Ouistreham

« J’ai conservé mon identité, mon nom, mes papiers, et je me suis inscrite au chômage avec un baccalauréat pour seul bagage. Je suis devenue blonde. Je n’ai plus quitté mes lunettes. Je n’ai touché aucune allocation. Il était convenu que je m’arrêterai le jour où ma recherche aboutirait, c’est-à-dire celui ou je décrocherai un CDI. Ce livre raconte ma quête, qui a duré presque 6 mois, de février à juillet 2009 »

Thèmes transversaux : Pauvreté, précarité, conditions de travail indignes, le mépris dans le regard d’autrui, la misogynie ordinaire, l’espoir et la solidarité qui naissent parmi ces INVISIBLES et qui permettent de survivre, de trouver un peu de chaleur humaine et du bonheur malgré les difficultés. Comment trouver un emploi lorsque l’on est une femme quadragénaire et sans qualification en France ? Comment peut-on survivre avec moins de 700 euros par mois (sous le seuil de pauvreté) ?

1. Le fond de la casserole

Florence Aubenas cherche un travail. Elle répond d’abord à une annonce pour être « auxiliaire de vie » auprès de la famille Museaux, mais se résout finalement à chercher du travail dans les agences d’intérim qui lui annoncent la couleur d’entrée : il sera très difficile de trouver.
« J’annonce triomphalement : - J’accepterai tout. – Ici tout le monde accepte tout dit le jeune garçon derrière l’ordinateur. Je lui demande ce qu’il y a en ce moment. – Rien. » (p. 22) « L’une après l’autre, les agences refusent de prendre mes coordonnées » (p. 23) « Vous êtes plutôt le fond de la casserole, madame. C’est dit sans méchanceté, avec bonhommie » (p.24)

2. L’abattage

A pôle Emploi, on lui fait comprendre que sans expérience, son seul avenir est dans les métiers du nettoyage.
« Diffusé en boucle, un film de Pôle Emploi répète sur un ton de comptine : "vous avez des droits, mais aussi des devoirs, vous pouvez être radiés" » (p.26) « Le parfait client, donc, a un petit diplôme, une petite expérience, une petite voiture. On appelle ça le profilage. – Vous avez un véhicule ? – Non. Elle me fixe. Ça commence mal. La voiture, c’est le premier critère des employeurs, même pour des activités qui ne l’exigent pas. Ça vous situe quelqu’un » (p.32) « Les métiers du nettoyage c’est l’avenir mais il faut se décider maintenant » (p.34)

3. Un déjeuner

Au Salon pour l’emploi du Novotel de Bayeux, Florence Aubenas rencontre Philippe, divorcé et chômeur avec qui elle se liera d’amitié, et qui l’aidera par la suite face aux difficultés qu’elle rencontrera.

4. La Bête

Florence Aubenas, participe à un stage de formation dit de « propreté » où on lui apprend d’entrée que ce métier est ingrat et que les conditions de travail sont difficiles et pénibles. Elle est notée à la fin de la conférence : bonne volonté mais un peu en dessous du niveau attendu, après avoir essayé « la Bête » une mono-brosse électrique impressionnante.

5. La bonne

Le 19 mars 2009 (jour de la grande marche nationale) Florence Aubenas rencontre Victoria, une femme de presque 70 ans qui a été femme de ménage de longues années durant et dont la personnalité la touche : une vielle femme encore insouciante et enfantine.

6. L’annonce

Parmi les offres du jour affichées à Pôle Emploi, Florence Aubenas repère une annonce qui accepte les débutants : le nettoyage d’un ferry sur le quai de Ouistreham. Tout le monde le lui déconseille car le travail est réputé pour être extrêmement pénible. Elle s’engage à y aller, mais a pour cela besoin d’une voiture. Victoria le lui en procurera une par l’entremise d’amis.

7. Les toilettes

Florence Aubenas, et Marilou, sa « compagne d’infortune » sont, après avoir attendu à l’aube devant le ferry, directement affectés aux « sanis » – les toilettes, une tâche que la direction affecte systématiquement aux femmes. Les cadences sont excessivement exigeantes.
« Sans nous connaître davantage nous nous jetons dans les bras l’une de l’autre. Oui nous ferons du covoiturage ensemble, comme Jeff nous l’a recommandé. Oui je passerai la chercher tous les jours chez elle. Oui nous ne nous quitterons plus. Oui, nous avons l’impression d’être sauvées parce que chacune vient d’apercevoir dans les yeux de l’autre la même inquiétude à l’idée de plonger dans le monde féroce du ferry. » (p.86) « Je lance consciencieusement des « bienvenue » retentissants. Personne ne répond. Parfois l’un d’eux me regarde aussi étonné que si le paquet de cordage enroulé sur le pont lui avait adressé la parole. Je suis devenue invisible. » (p.89)

8. Les dents

Après plusieurs moments passés à partager leurs expériences, à chercher de nouvelles offres d’emploi, et une discussion autour d’un repas, Marilou confie à Florence Aubenas avoirs des problèmes de santé dentaire : cette dernière lui prescrit d’aller chez le dentiste et lui promet de l’accompagner pour l’aider à affronter sa peur.
« Pôle Emploi m’a programmé un atelier en début d’après-midi : « Apprendre à rédiger son CV ». Non moi j’ai essayé le module « auxiliaire de vie ». Elle n’a pas été sélectionnée. « On nous a posé des questions sur le gouvernement. J’ai eu 3 sur 20. J’avais l’air nouille. » L’autre s’étrangle : « des questions sur le gouvernement ? C’est honteux ! Comme si on était au courant ! » » (p.100) « Et le cours « utiliser le téléphone dans la recherche d’emploi » vous le connaissez ? Non moi j’ai fait « comment manger équilibré avec un colis du Secours Populaire », mais ce n’était pas organisé par Pôle Emploi, je crois. » « Ça occupe quand même ces trucs-là. Ça finit par être pire qu’un travail. » (p. 101) « Elle attend que toutes ses dents soient pourries pour les faire arracher, d’un coup, sous anesthésie générale. « Tout le monde fait ça maintenant ». Elle me regarde comme si je débarquais de la Lune. Son homme y est déjà passé. On se réveille de l’opération, tout est parti sans qu’on se rende compte de rien, on rentre chez soi très vite, on mange de la purée pendant un mois, puis on commande un appareil intégral, que la Sécurité Sociale rembourse. On est tranquille pour la vie. » (p. 109) « Rare sont ceux qui acceptent les patients avec la CMU, la Sécurité sociale des pauvres. Un a fini par accepter. Deux mois d’attente. » (p.109)

9. Le Cheval Blanc

La conseillère Pôle Emploi appelle Florence et lui fait une proposition qu’elle ne peut pas refuser. Elle est donc obligée d’accepter un contrat de 3h15 le lendemain auprès de la société Immaculée dans le site de bungalow « Le Cheval Blanc ». Ceci l’empêche d’accompagner son amie chez le dentiste, et lui impose un rythme irréaliste sous la pression et le regard très critique de deux surveillantes qui font des rapports sévères au responsable, M. Mathieu.
« Est-ce que vous pouvez être au bureau à 8h30 demain ? Il y aurait une mission d’une matinée à assurer, en plus du camping bien sûr. » […] « Il faut dire oui je crois. » Je comprends que je n’ai pas le choix et, surtout, qu’il n’y aura pas de deuxième chance.» (p. 111) « Françoise me raconte qu’elle avait arrêté de bosser quand elle a eu ses fils. « Puis j’en ai eu marre de rester à la maison. Ça va bien cinq minutes. Il faut prendre l’air, voir du monde. » Elle s’est inscrite à Pôle Emploi il y a quelques mois peine. Elle a commencé à faire des remplacements dans une usine, la nuit. Elle est passée au ménage, puis a décroché un premier contrat à l’Immaculée presque tout de suite. Beaucoup d’autres se sont accumulés. Maintenant elle est levée à 4 heures, ne revient pas avant 20 heures. « Je ne tiens pas à rester en bas de l’échelle, J’ai de l’ambition. Je veux monter. » (p.122) « Ca serait le pire qu’il puisse nous arriver, vivre d’aides, celui qui veut travailler, il travaille » (p.122)

10. Le syndicat

Les sections « précaires » au sein des syndicats ont très peu d’écho et de crédibilité car, de population majoritairement féminine, sont victimes de la misogynie ordinaire.
« Victoria et Fanfan avait créé la section des « précaires », qui devait réunir la masse montante des travailleurs aux emplois éclatés, les employés d’hypermarché, les intérimaires, les femmes de ménage ou les sous-traitants. » (p.127) « Victoria avait l’impression de ne pas vivre leur belle lutte des classes. » (p.128) « Elles se faisaient traiter de « chieuses ». Au fond, les gars ne trouvaient pas très sérieuses ces histoires de « bonnes femmes » (p.129) « A l’hypermarché, la direction a repéré Fanfan et sa petite section syndicale. Ils finissent par la virer un soir où, par inattention, elle rentre chez elle avec son gilet de service : elle est accusée de vol. Le syndicat ne bouge pas pour l’aider. Fanfan quitte le militantisme. » (p.130)

11. Le pot d’adieu

A l’occasion du départ de Laetitia, les femmes de ménage organisent une petite fête après le service sur le ferry. C’est l’occasion pour Florence Aubenas de rencontrer et de parler avec de nouvelles personnes (Amanda, Mimi, Mauricette).
« Aujourd’hui, on ne trouve pas de travail, on trouve « des heures ». Depuis trois ans, Laetitia faisait vingt-cinq heures par semaine sur le ferry. Au fast-food, elle en aura trente, presque un coup de chance » (p.134) « Ce soir, je suis avec Amanda. […] Elle veut savoir quel jour on est et si je sais dans combien de temps la paye arrivera. Elle a faim. Avant de partir, elle a mangé du petit salé aux lentilles, la moitié d’une boîte de conserve. Elle a peur que son frère l’ait finie quand elle rentrera ce soir. Ils sont restés tous les deux seuls dans l’appartement familial depuis le divorce des parents. Le père leur paye le toit, mais il n’a pas les moyens de plus. Amanda pense qu’il leur reste 8 euros à deux pour la semaine. » (p.140)

12. Le rayon barbecue

Son ami Philippe lui propose de l’aider à réparer sa voiture, et surtout de l’emmener se détendre en flânant dans les grandes surfaces. Mais très vite la journée ne se passe pas comme prévue et Florence Aubenas est bientôt appelée à l’improviste par la société l’Immaculée pour quelques heures supplémentaires, qu’elle ne peut bien sûr pas refuser si elle veut garder son emploi.
« Philipe ne comprend pas. Il me gronde : « Tu penses trop au travail, tu ne sors jamais. Il faut que tu te détendes, sinon tu ne vas pas tenir le coup. La Jardinerie c’est l’endroit idéal pour se changer les idées, on voit plein de gens, on peut acheter des trucs. C’est gai. En plus, le magasin est ouvert le dimanche. Tu sais, j’ai beaucoup d’amies qui, depuis leur divorce, ne sauraient pas quoi faire ce jour-là si les hyper étaient fermés. Et puis tu dois faire des efforts pour être plus patiente. » « Je commence par protester qu’on se fiche du dimanche puisque de toute façon, on est mercredi. Nous finissons par trouver un compromis : une virée à Intermarché (ou Carrefour, j’ai oublié). » (p.148) « Mes relations de travail consistent, pour l’essentiel, à me faire oublier, tout en sachant doser les situations qui nécessitent de se faire totalement oublier et celles où il faut juste se faire un peu oublier. Assises à leur bureau, deux personnes boivent distraitement un café dans un gobelet. Elles me semblent maintenant appartenir à un autre univers que le mien, d’une matière différente, vaporeuse et lointaine, hors de portée. » (p.157)

13. Les passions

Que ce soit à travers les formulaires de Pôle Emploi ou par les discussions avec ses collègues, les passions personnelles sont un sujet récurrent de conversation. On s’aperçoit néanmoins que leur mode de vie précaire et leur niveau d’éducation ne leur permet pas de s’épanouir réellement à côté de leur travail.
« Pour moi les rendez-vous avec Mme Astrid ont toujours été de bons moments. Je n’ai pas compris tout de suite qu’elle appartenait à un cabinet privé, un sous-traitant (elle utilise le mot « prestataire ») de Pôle Emploi qui n’a pas le temps d’assurer le suivi de certains dossiers, tels les plans spéciaux ou les personnes considérées comme « éloignées de l’emploi ». C’est mon cas. Cela nous met un peu dans la même situation, Mme Astrid et moi, un lien entre nous : nous avons toutes les deux des comptes à rendre à Pôle Emploi. » (p.161) « Deux hommes font irruption dans l’agence. « N’ayez pas peur, c’est autorisé par l’administration. Nous appartenons à une association contre le chômage. » Ils distribuent des tracts. La plupart des chômeurs s’arrangent pour avoir les mains occupées, de manière à n’avoir ni à prendre ni à refuser le papier. Certains les mettent ostensiblement dans leur dos, en faisant non de la tête. Beaucoup redoutent de se faire mal voir s’ils ont l’air de participer à cette action. » (p.166) « Corinne raconte qu’elle va se faire « toucher ». […] « Par un toucheur évidemment », s’impatiente Catherine. « Généralement à la fin on est guéri ». Corinne me regarde sévèrement. Elle prévient : « il ne faut pas rire, il faut y croire » ». (p.169) « Pour l’eczéma, c’est plutôt à la fontaine bénite de Dozulé qu’il faut aller. « Ca marche aussi pour les croûtes dans les cheveux, dit Corinne. Mon mari l’a fait. » Sinon presque tout se soigne au Petit Lourdes, à Hérouville-Saint-Claire. » (p.170)

14. La bande des crétines

Au Cheval Blanc, le site de bungalow géré par la société l’Immaculée, Florence Aubenas et ses collègues sont victimes du mépris et des insultes de leurs supérieurs, pour couronner des conditions de travail et des cadences infâmantes.
« On se dit que de toute façon on ne peut pas de permettre de repousser un boulot. « Si tu refuses une fois, tu es foutue, disparue, à la trappe. La boîte ne te rappelle jamais. Y en a plein qui attendent derrière nous. Tu te souviens comme c’était dur quand on n’avait rien ? » (p.173) « La grande Mélissa jette : « Plus on nous fait travailler, plus on se sent de la merde. Plus on se sent de la merde, plus on se laisse écraser ». » (p.178) « Nous mangeons debout autour de la camionnette, en nous relayant pour nous asseoir chacune quelques instants au sec sur le siège avant. On termine avec trois heures de retard, et toute la même allure, une démarche aux jambes raides, ankylosées aux genoux et deux bras engourdis, qui pèsent plus lourd que les sceaux. » (p.179) « Je vais être virée, à tous les coups. Foutue, disparue, à la trappe » (p.179) « Le mot « insertion », maintenant, on l’oublie. Pour tout le monde ça veut dire « bras cassé ». Désormais il faut utiliser le mot « solidaire ». Compris ? » (p.181) « Je vous le dis franchement : des fois, le matin, en vous recevant, j’ai envie de vomir. » (p.182)

15. Le pique-nique

Florence est invitée par Victoria à aller pique-niquer avec les anciennes ouvrières de Moulinex devant l’usine désaffectée. Elle apprend l’importance historique des « filles de Moulinex » et surtout leurs destins tragiques vers la précarité depuis la fermeture de l’usine.
« Les syndicats sont considérés, au mieux, comme des clubs fermés, utiles surtout à protéger leurs propres membres. Au pire, on les traite de « têtes rouges », d’imprévisibles émeutiers, dont il n’y a que du sang et que des larmes à attendre. Dans les deux cas, il convient de s’en tenir éloigné. » (p.186) « - Les élections européennes. [ …] - Je vois pas. » (p.186) « Aujourd’hui, on est considéré comme pour rien socialement quand on ne travaille pas, même vis-à-vis des gens qu’on connaît. Je peux dire à tout le monde : les 250 euros de loyer, c’est mon salaire qui les paye. » (p.189) « Mais si on s’affiche comme syndicaliste ou dans certains groupes révolutionnaires, on est brûlé. C’est grave. Un employeur qui l’apprend ne vous embauchera pas. » (p.192) « Les suicides, chez Moulinex, il y en a eu dix au moins depuis la fermeture. La dernière c’était l’an passé, elle avait cinquante-deux ans et demi. Elle a laissé un mot à toute les autres : « j’en ai marre des boulots de merde ». » (p.194) « On parle des ouvriers, qui protestent eux aussi et demandent des primes de départ. On les envie. On le dit. Ils décrochent le pactole. C’est facile pour eux, ils sont nombreux. Nous, on se fait licencier un par un, comme des merdes ». (p.196)

16. La toile d’araignée

Florence Aubenas répond à une nouvelle offre, pour une société sur la zone des routiers derrière Mondeville. L’endroit est crasseux ; les conditions de travail déplorables, l’environnement professionnel tendu, distant, voire simplement méprisant.
« J’ai l’impression de passer mon temps à rouler, en pensant sans penser, la tête traversée par des combinaisons compliquées d’horaires, de trajets, de consignes. Se souvenir d’arrêter l’alarme à tel endroit, prendre la sortie sur la voie d’arrêt pour aller dans tel autre, remettre les clés du local dans leur cachette, ne pas oublier de sortir la poubelle de la cafétéria. » (p.199) « Victoria, qui me regarde avec ses yeux pailletés d’or, ses yeux filou, et qui dit : « tu verras, tu deviens invisible quand tu es femme de ménage. Tu ne peux pas savoir le nombre de choses qu’on a dites ou faites devant moi que je n’aurais jamais dû savoir » ». (p.201)

17. Le train de l’emploi

Toujours à la recherche d’un CDI, Florence Aubenas prospecte un emploi dans un nouveau salon, mais ses espoirs sont déçus.
« Pour les métiers de la propreté, une convention collective fixe les taux horaires légèrement au-dessus du smic […]. J’ai souvent demandé aux conseillers pourquoi ils ne faisaient pas respecter la loi. A un stage, – mais lequel je ne sais plus – une conseillère m’a dit ne rien y pouvoir. L’autre jour encore, un patron l’a appelée : « Je mets l’heure au smic, je m’en fous de vos accords de branche. Et faite comme je vous le dis, sinon je mets mon annonce ailleurs. » » (p.218) « Elle me regarde fixement : « on se connaît. » Je ne crois pas, mais je me méfie, je ne suis pas très physionomiste. Elle insiste : « On a déjà fait la queue ensemble ». Je ne dis toujours rien. De toute façon, dans ce circuit de l’emploi, les mêmes personnes n’en finissent pas de se croiser et recroiser sans cesse. » (p.219) « D’ailleurs Pôle Emploi n’aime pas que des gens se présentent directement, sans passer par eux : si par hasard ils étaient choisis, le recrutement ne compterait pas pour les statistiques positives de leurs agences. » (p.220) « Du coup, on s’embrasse vigoureusement, en se demandant avec une chaleur subite ce que chacune est devenue. Pour l’une et l’autre, c’est pareil : tout et rien, on travaille tout le temps, sans avoir vraiment de travail, on gagne de l’argent, sans vraiment gagner nos vies ». (p.221) « - Et vous, vous faites combien par mois demande-t-elle d’un ton faussement détaché. – 250 euros au ferry, une cinquantaine ici et là, presque 400 dans une seule boîte, l’Immaculée. Mais rien n’est fixe. » (p.221) « Nous devons être une bonne trentaine à l’écouter. Il nous regarde. Il en a tellement vu, des « comme nous », les tremblantes, les résignées, les travailleuses, les impatientes, les condamnées, les ambitieuses, toute cette humanité suspendue à lui et qui espère un signe. Il reprend le micro. » (p.223)

18. La ZAC

Florence Aubenas a décroché un remplacement de plus à Colombelle sur une ZAC. L’entente avec ses nouvelles collègues est telle qu’elle refuse par attachement et sentiment d’amitié une autre offre d’emploi intéressante qui avait de forte chance de déboucher sur un CDI.
« Quand les gens du ménage parlent de cette quête du travail, tous disent la même chose. Le pire, c’est cette première fois, ou plutôt toutes ces premières fois, se lever dans la ville endormie, rouler la nuit vers des endroits inconnus en se demandant où on va tomber. Ca serait exagérer de parler de peur, un pincement plutôt, qui vient s’ajouter à ce fond de fatigue, impossible à résorber. On tient aux nerfs et à l’espoir, celui d’arriver enfin quelque part, mais le but paraît toujours plus lointain. » (p.229) « On n’y achète jamais rien. Sans que cela soit dit, nous savons que le distributeur n’est pas pour nous, il appartient à un monde du travail auquel nous n’avons pas accès, celui où l’on décroche son portable quand il sonne et où on ne calcule pas le temps que ça prendra d’aller aux toilettes. » (p.232)

19. Mimi

Florence Aubenas apprend que Mimi, sa collègue la plus dynamique, la plus belle, la plus jeune, et la plus appréciée au ferry est transsexuelle.
« Et pendant ce temps, sur toutes les chaînes, elle entend des politiques expliquer que les chiffres du chômage ne sont pas si mauvais. C’est à devenir fou. » (p.250) « Le conseiller, qui s’était mis à parler à regret, avait tout déballé, les petites combines pour masquer les chiffres, les contrats pour les collectivités avec des abattements de charges, les formules bidons pour les jeunes, ou les aides au temps partiel qui poussent l’employeur à embaucher deux mi-temps plutôt qu’un plein temps. Il disait qu’il regrettait, que ce n’était pas leur faute. Ce n’est pas lui qui truandait, c’était tout le système qui voulait ça. » (p.251) « Dans certaines agences, chaque conseiller a parfois plus de 180 demandeurs dans son portefeuille, quand il devrait en compter 60. La région a plus de 4000 dossiers en retard. Personne n’arrive plus à tenir le rythme. » (p.252)

20. Le CDI

Après plusieurs jours de remplacement sur la ZAC, où elle se plaît avec ses nouvelles collègues dont elle admire l’esprit et le courage, ces dernières lui proposent de prendre le poste en CDI. Arrivée à son objectif initial après six longs mois de travail intense, Florence Aubenas met alors fin à son expérience pour ne pas bloquer d’emploi.
« Les unes après les autres, les nouvelles recrues comprennent que toute leur organisation est en train de s’effondrer. Certains disent qu’elles doivent impérativement aller chercher les enfants, mais on est bloqués tous ensemble : il n’y a qu’une camionnette. Leur journée, toujours instable, en équilibre sur un fil, tourne à la catastrophe. […] « S’il faut que je paye quelqu’un pour garder les gamins en urgence, tout mon salaire de la journée va y passer » se lamente une jeune fille blonde. » (p.260) « Geneviève est hagarde. Elle n’avance plus. Elle grelotte. Elle enchaîne avec un autre boulot et répète, hébétée : « Comment je vais y arriver ? Il faut que je mange. Où est-ce que je peux trouver quelque chose à manger ? » » (p.261) « Marguerite a l’air très calme. Elle m’annonce que la fille que je remplace quitte le poste. « On a pensé te proposer et soutenir ta candidature : c’est un CDI. On serait contentes de travailler avec toi. » Les conditions sont miraculeuses pour le secteur : un contrat de 5h30 à 8 heures le matin, payées au tarif de la convention collective, 8,94 euros brut de l’heure. » (p.267)