L'Afrique

« Obama, Lula, Forum social, dix leçons convergentes »
par Ségolène Royal
Note de la Fondation Jean Jaurès – avril 2009

« Sans rien édulcorer ni de l’esclavage ni de la ségrégation, Barack Obama a su proposer à la nation américaine d’assumer une histoire partagée en prenant appui sur les valeurs fondatrices de sa démocratie (...).

On imagine difficilement, dans la bouche du fils de l’étudiant kényan venu parfaire sa formation supérieure en Amérique, le calamiteux discours de Dakar et ses considérations ahurissantes sur l’homme africain otage de ses traditions et pas encore de plain pied dans l’histoire… Voilà bien deux visions du monde. Deux conceptions opposées du rapport d’une nation à son histoire. Deux représentations antagoniques de l’identité nationale. »

 


Femme debout, François Degois, Denoël, février 2009, p.141-146

" Françoise Degois : La négresse blanche, c’est une définition qui vous convient ?

Ségolène Royal : Oui. Je suis bien en Afrique. Je me sens africaine. Je n’ai aucun souvenir du Sénégal où je suis née et où j’ai vécu jusqu’à l’âge de deux ans. Aucun souvenir conscient bien sûr, mais tout est imprimé, je pense, la chaleur, les odeurs surtout, la douceur, les voix. Je me sens chez moi, en Afrique. Je me souviens que lorsque nous y sommes allés, pendant la primaire, en septembre 2006, j’ai retrouvé les odeurs. Rien ne me gênait, pas même la viande couverte de mouches dans le petit marché de Dakar…

Françoise Degois : Ah oui, je m’en souviens de ce petit marché. Nous pataugions dans la boue et dans la moiteur. Trente-cinq degrés, de la boue et des mouches. Toutes les trois heures, notre ami de RFI, Florent Guignard, devait courir faire un sujet. Ilana aussi pour France Info. On s’installait comme on pouvait. Sous le préau de votre école. Et même dans le cimetière quand le marabout a invoqué les esprits pour vous. Vous vous en souvenez ?

Ségolène Royal : Parfaitement, c’était avant ma rencontre avec le président Wade. C’était totalement surréaliste, cet homme avec sa peau de léopard, ses gris-gris, qui invoquait les esprits pour ma victoire. Ça a marché pour la primaire, un peu moins pour la présidentielle. Le marabout de Sarko devait être plus fort (rires)…

(…)

Françoise Degois : En tout cas, en Afrique, dans la boue, dans la savane, dans le petit marché avec les grosses mouches, vous étiez comme un poisson dans l’eau, en sandalettes. Et Jeff Wittenberg, de France 2, se demandait toujours : « Mais comment c’est possible, elle ne transpire pas. Pas une goutte de sueur ! »

Ségolène Royal : Ça c’est le grand mystère, hein ? J’ai de la chance, c’est tout. Mais oui, j’ai ce lien viscéral à l’Afrique. Dès que j’y pose un pied, je sens vraiment du bien-être en moi. Le corps qui doit se remettre à la bonne température… Ce voyage était fort pour moi. J’ai rencontré une mère qui avait perdu son fils, essayant de s’enfuir pour l’Europe sur une embarcation de fortune. J’ai aimé ce moment avec cette femme, même s’il y avait trop de caméras. Je l’ai serrée dans mes bras. Je voulais lui transmettre de la force et peut-être aussi en prendre. Je ne sais pas, mais en Afrique je sens que les esprits nous protègent. Vous comprenez ce que je veux dire ? Les forces de la vie, de la nature, elles sont là, on les sent. Elles nous protègent. Je pense souvent à l’Afrique. À titre personnel et à titre politique. Je crois au codéveloppement harmonieux, pour ne plus voir cette maman perdre son enfant parce qu’il veut fuir la misère. Je crois aussi beaucoup à la coopération euroméditerranéenne. La garantie de la paix et de la sécurité de l’Europe au nord de la Méditerranée est plus que jamais liée au développement des pays au sud et à l’est de la Méditerranée. Mais en aucun cas, je le dis bien en aucun, basé sur le libre-échange. Encore ce codéveloppement où chaque partenaire se respecte. Par des investissements dans les pays du Sud, un recyclage de la dette, des échanges sociaux aussi et naturellement culturels. Je suis allée au Maroc, il y a quelques semaines. À Oujda. Là encore, l’Afrique du Nord bouge, cherche ses solutions, il faut l’aider à les trouver. Nous avons une dette morale à l’égard du Maghreb et nous avons surtout le devoir de faire le lien, pour ces générations d’enfants d’immigrés qui attendent eux aussi, dans les quartiers, la concrétisation de cette France métissée qui a été l’une des valeurs les plus fortes de ma campagne. Je le dis, tout se tient vraiment. La France métissée, c’est la France d’aujourd’hui. Et elle n’apparaît quasiment pas sur les écrans radars. Je veux dire par là que la représentation nationale, par exemple, est d’une indigence crasse dans ce domaine."



Si la gauche veut des idées, Ségolène Royal et Alain Touraine, Grasset, juillet 2008, p.113-116

" Vivre ensemble, c’est aussi regarder en face les questions de l’immigration.

Les migrations de la misère, les déplacements de population ne trouveront de solution que dans le développement des pays pauvres et surtout du continent africain. Notre avenir commun est évident.

Ce serait trop long de dire ici tout ce que j’en pense, tout ce qu’il y a à faire.

J’ai gardé, avec l’Afrique où je suis née, un lien profond alors même que je n’y suis retournée que rarement. J’ai retrouvé pour la première fois ce lien de ma naissance il y a un peu plus d’un an seulement. J’ai ainsi renoué avec mon point d’origine, aussi fort que le village vosgien de mon enfance, Chamagne (ce sont deux jambes, africaine et rurale, si différentes et si semblables). J’ai puisé beaucoup de force dans l’accueil très chaleureux que m’ont réservé les habitants, ici et là.

(…)

Une relation privilégiée ne signifie pas une relation inchangée. La France a trop longtemps soutenu des régimes inefficaces et corrompus. Les jeunes Africains veulent la démocratie et un Etat efficace au service des populations. Eux aussi s’emparent d’Internet et de tous les moyens modernes de communication pour s’exprimer. La France doit entendre cette aspiration à la démocratie et à la transparence.

L’Afrique subsaharienne est une des zones les plus pauvres du monde. C’est d’autant plus insupportable qu’il n’y a pas de fatalité. Les remèdes sont, pour l’essentiel, entre les mains des Africains. Sans la concorde à l’intérieur du pays et la paix avec les voisins, il n’y a pas de développement possible. Sans un contexte économique et social ouvert aux investissements, nationaux et étrangers, et sans un Etat capable de piloter les transitions, d’en maîtriser le rythme, de bâtir les infrastructures et les services publics nécessaires, il n’y a pas de vrai développement possible. Il faut tenir parole sur le montant de l’aide, mais aussi mieux organiser, bannir les corruptions et les bureaucraties dévoreuses de l’aide (autant jeter les billets par le hublot d’un avion, il en arrivera plus sur le terrain concerné !).

Beaucoup des projets que j’ai vus au Sénégal ou au Mali sont représentatifs de formes nouvelles que peut prendre l’appui au développement, dans une logique de partenariat. Ils sont ciblés sur des secteurs clés (éducation, santé, énergie, agriculture, environnement, culture, microcrédits) et atteignent directement les populations. C’est cela qu’il faut mettre davantage en pratique. Le développement de l’Afrique sera l’œuvre des Africains. Des coopérations décentralisées garantissent les circuits courts."



Maintenant, Ségolène Royal et Marie-Françoise Colombani, Hachette et Flammarion, mars 2007, p.85-87

"J’ai gardé, avec l’Afrique, un lien d’affection et d’émotion. J’ai tenu à me rendre au Sénégal avant même d’être désignée comme candidate pour retrouver mes racines et renouer avec mon point d’origine. J’ai puisé beaucoup de force dans l’accueil très chaleureux que m’ont réservé les Sénégalais et notamment les femmes.

C’est parce que j’aime l’Afrique que je ne me résigne pas aux conflits, aux massacres (je pense au Darfour où l’on aura, si l’on ne fait rien, le premier génocide du XXIe siècle), au sous-développement et aux régimes dictatoriaux. Parce que j’aime l’Afrique, je veux rompre avec la vieille politique néocoloniale de la France, qu’on a appelée la « Françafrique », nourrie d’affairisme et de ce mépris paternaliste qui voudrait que la démocratie ne puisse jamais être le choix des peuples du continent africain. Le chanteur ivoirien Tiken Jah Facoly a fait là-dessus une très belle chanson et j’ai eu l’occasion de lui dire combien je la trouvais juste.

Je ne pense pas pour autant que la France doive banaliser sa relation avec l’Afrique. Des Africains vivent en France, des Français vivent dans des pays africains. Nous nous sommes enrichis mutuellement sur le plan culturel. Nos peintres et nos sculpteurs du XXe siècle ont une dette envers l’art africain. Nos musiques actuelles doivent beaucoup aux rythmes d’Afrique et à l’art des griots. Les hybridations sont multiples.

Pourtant, une relation privilégiée ne signifie pas une relation inchangée. La France a trop longtemps soutenu des régimes inefficaces et corrompus. Les jeunes Africains veulent la démocratie et un Etat au service des populations. Eux aussi s’emparent d’Internet et de tous les moyens modernes de communication pour s’exprimer. La France doit entendre cette aspiration à la démocratie et à la transparence.

L’Afrique subsaharienne est une des zones les plus pauvres du monde. C’est d’autant plus insupportable qu’il n’y a pas de fatalité. Les remèdes sont, pour l’essentiel, entre les mains des Africains. Sans la concorde à l’intérieur du pays et la paix avec les voisins, il n’y a pas de développement possible. Sans un contexte économique et social ouvert aux investissements, nationaux et étrangers, et sans un Etat capable de piloter les transitions, d’en maîtriser le rythme, de bâtir les infrastructures et les services publics nécessaires, il n’y a pas de vrai développement possible. Dire cela ne signifie pas qu’il faut réduire l’aide publique au développement. Il faut simplement mieux l’organiser.

Beaucoup des projets que j’ai vus au Sénégal sont représentatifs de formes nouvelles que peut prendre l’appui au développement, dans une logique de partenariat. Ils sont ciblés sur des secteurs clés (éducation, santé, énergie, agriculture, environnement, microcrédits) et atteignent directement les populations. C’est cela qu’il faut mettre davantage en pratique. Le développement de l’Afrique sera l’œuvre des Africains. Je veux qu’ils sachent que la France sera à leurs côtés. "



Discours de Villepinte, 11 février 2007

" De quoi souffre-t-elle l’Afrique dont l’état de sous-développement nous diminue tous collectivement, nous affaiblit tous collectivement ? Elle souffre d’une économie mondiale absolument débridée qui ne laisse aucune chance à des productions agricoles fragiles et incapables de rivaliser avec les politiques de pays bardés d’atouts financiers et technologiques.

Elle demande un peu de bon sens, un peu de justice, recommande que l’on remette un peu d’ordre sur les marchés, que des avantages soient laissés aux pays les plus pauvres, que des préférences, il faut le dire, soient accordées, quitte pour celle-ci, pour l’Europe, en échange, à savoir orienter ses achats vers l’Europe et vers l’Afrique.

Organisons vers d’Europe vers l’Afrique et de l’Afrique vers l’Europe des relations favorisées et équitables, et sinon, je vous le dis, c’est la Chine qui prendra la place.

(…)

De quoi souffre la démocratie africaine ? D’un jeu trop brutal des alternances, du poids des oligarchies, de la corruption de certaines élites. Et je n’oublie pas cette honte, que fut la toute fin du 20e siècle, le génocide des Tutsis au Rwanda, un crime contre l’humanité, une insulte à l’humanité de l’homme, un deuil pour le monde, ni enfin aujourd’hui la tragédie du Darfour que la communauté internationale a sans doute le moyen de stopper.

Pourquoi ne le fait-elle pas ? Pourquoi la France, la grande France, celle des internationalistes qui ont fondé notre parti, celle des Républicains qui croient que nous avons sur la scène du monde un rôle particulier, ne fait-elle pas pression pour que s’arrête le massacre ?

La France, l’Afrique est à la portée… Oui, l’Afrique est à la portée de la France et de l’Europe, elle est à notre heure.

(…)

Le développement implique que la France qui fut l’une des première à plaider pour l’aide publique ne se paie pas de mots. Nous sommes tous terriblement en retard sur nos engagements à l’égard des pays défavorisés. Il faudra redoubler d’efforts et il faudra que la France, parce que c’est une condition de notre survie et de notre avenir, indique le chemin à tous ceux qui s’accommodent à bon compte des promesses non tenues et des inégalités criantes. Non, cela ne sera plus possible, et la France le dira haut et fort."



Lettre ouverte de Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy, sur les « aspects positifs » de la colonisation

le 7 décembre 2005

Les Antilles, révoltées par le projet de loi de la droite,
protestent massivement dans la rue

Ségolène Royal recommande au Ministre de l'Intérieur
la lecture du « Discours sur le colonialisme » d'Aimé Césaire



"Monsieur le Ministre de l’Intérieur,

La vive réaction de nos compatriotes des Antilles vous a permis de mesurer l’offense faite à la République par la loi adoptée par votre majorité, qui promeut une lecture révisionniste de la colonisation et heurte, dans l’Hexagone comme outre-mer, celles et ceux pour qui l’adhésion à la France ne peut s’inspirer que des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, bafouées hier par le colonialisme et aujourd’hui par les discriminations.

On sait, outre-mer, ce qu’il en fut de l’esclavage, puis du travail forcé et de la sujétion coloniale. On n’a pas oublié, aux Antilles, l’élan d’une génération qui, comme Frantz Fanon à dix-huit ans, rejoignit en masse, aux heures sombres de la collaboration, la Résistance et les Forces françaises libres. D’une oppression à l’autre, nos compatriotes de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane firent immédiatement le lien : anti-colonialistes donc anti-nazis, cela, pour eux, allait de soi.

A la Libération, ceux qui avaient combattu pour la liberté de la France prirent ses valeurs au mot et entreprirent de secouer le joug colonial de ce qu’on appelait encore la métropole.

Parmi les grandes voix qui, en ce temps, eurent les mots pour dire avec force le refus des rapports coloniaux qui s’opposaient à l’universalité concrète des idéaux de la République : Aimé Césaire, l’un de nos plus grands poètes et dramaturges, dont l’œuvre et l’engagement sont partie intégrante du patrimoine littéraire et politique français.

Longtemps élu de la République, Aimé Césaire fut, dans les années 50, l’auteur du « Discours sur le colonialisme », grand texte républicain dont je vous recommande la lecture car c’est de cette parole-là que la France d’aujourd’hui doit être, plus que jamais, l’héritière et la continuatrice.

L’honneur de la République, ce n’est ni la repentance ni l’amnésie organisée : c’est la lucidité d’une histoire partagée dans une France accueillante à tous les siens.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma considération distinguée et de mon entière solidarité avec les élus des Antilles."

Ségolène Royal
Députée des Deux-Sèvres