Mikhaïl Khodorkovski à ses juges : « Je vous souhaite bon courage! »

Mikhaïl Khodorkovski lors du deuxième procès de l'ancien oligarque du pétrole. REUTERS/© Tatyana Makeyeva / Reuters

Il est des hommes, et tout autant des femmes, que l'adversité pousse à s'élever bien au-dessus d'eux-mêmes. Mikhaïl Khodorkovski est de ceux-là. Emprisonné depuis plusieurs années et récemment jugé pour de nouveaux chefs d'inculpation au titre desquels il risque une vingtaine d'années de prison supplémentaires, il a prononcé le 2 novembre devant ses juges un discours dont le courage force l'admiration. C'est pourquoi nous le publions ci-dessous.

Voici quelques points de repère sur cette affaire.

Khodorkovski n'est pas un saint. Il a bâti son empire et sa fortune dans l'ombre du pouvoir affairiste de Boris Eltsine. Au milieu des années 90, lors de la privatisation des entreprises russes, il rachète le groupe pétrolier Ioukos lors d'une vente contestée car les deux seuls acheteurs autorisés à enchérir auraient été majoritairement détenus par la banque qu'il avait fondée quelques années plus tôt.

Magnat du pétrole, Khodorkovski est alors l'homme le plus riche de Russie mais il devient, avec l'arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin, l'homme à abattre et le symbole de la chute des oligarques proches de Eltsine. Il est arrêté en 2003. Le groupe Ioukos (qui pèse alors 38 milliards de dollars et contrôle 20% de la production pétrolière russe) est démantelé au profit de deux groupes publics, Gazprom et Rosneft.

Khodorkovski est condamné à 8 ans de prison pour « vol par escroquerie à grande échelle » et « évasion fiscale ». Il clame son innocence et s'estime victime de la vindicte de Poutine à cause de son indépendance à l'égard du pouvoir et des ambitions politiques qu'il avait manifestées, avec son ONG « Russie ouverte » et en soutenant l'opposition au Kremlin.

Détenu dans des conditions très dures, il fait plusieurs grèves de la faim et se bat, du fond de sa prison, au nom des libertés démocratiques. Pour Vladimir Poutine, il ne serait qu'un escroc à la Madoff et un maffieux à la Capone (déclaration en 2009, lors d'un passage en France).

Son nouveau procès qui vient de se tenir à Moscou a excipé d'un nouveau chef d'accusation : détournement et revente illégale de pétrole. Cités comme témoins, l'ancien Ministre du Développement économique et l'actuel Ministre du Commerce et de l'Industrie n'ont pas caché leurs doutes sur ces accusations que Khodorkovski qualifie d'absurdes. Le verdict sera rendu à la mi-décembre.

Le discours qu'a prononcé Khodorkovski devant le tribunal ne manque pas de cran. C'est une charge sévère contre les méthodes du système mais aussi l'affirmation d'un espoir pour son pays. C'est un plaidoyer vibrant, au-delà de son cas personnel et de celui de son associé, Platon Lebedev, pour une Russie démocratique et respectueuse de l'Etat de droit. Il mérite d'être lu.

 

 

L'Equipe de Ségolène Royal

 

 


 

Document :

Discours de Mikhaïl Khodorkovski

devant ses juges

Moscou, le 2 novembre 2010.

 

Je me souviens très bien de mes derniers jours d’homme libre, c’était au mois d'octobre 2003. Quelques semaines après mon arrestation, j'ai été informé que le président Poutine avait décidé que j'allais manger de la soupe pendant huit ans. Il était difficile de le croire, à l'époque.

Sept ans se sont déjà écoulés depuis ce jour-là. Sept ans – une assez longue période, surtout lorsque vous l’avez passée en prison. Nous avons tous eu le temps de faire le bilan et de repenser à beaucoup de choses.

A en juger par la présentation des procureurs : « condamnez-les à 14 ans » et « crachez sur les décisions judiciaires antérieures », au fil des années, ils ont commencé à me craindre davantage, et à toujours moins respecter la loi.

La première fois, ils avaient au moins pris la peine d’abroger les actes judiciaires qui leur barraient la route. Désormais, ils les laisseront tels quels, surtout parce qu'ils auraient à abroger non pas deux, mais plus de 60 jugements.

Je ne souhaite pas revenir sur l'aspect juridique de l'affaire. Tous ceux qui voulaient comprendre, ont depuis longtemps tout compris. Personne n’attend sérieusement que je reconnaisse ma culpabilité. Il est d’ailleurs peu probable que quelqu'un aujourd'hui me croirait si je devais dire que j’ai volé tout le pétrole produit par ma société !

Personne ne croit non plus qu’un acquittement dans l'affaire Ioukos soit possible dans un tribunal de Moscou.

Malgré cela, je veux vous parler d'espoir. L’espoir : la chose principale dans la vie.

Je me souviens de la fin des années 80. J'avais 25 ans. Notre pays vivait dans l'espoir de la liberté, espoir que nous pourrions atteindre le bonheur, pour nous et pour nos enfants.

Cet espoir nous faisait vivre. A certains égards, il s'est concrétisé, mais à d’autres, il est resté lettre morte. Si cet espoir ne s'est réalisé ni pleinement, ni pour tout le monde, la responsabilité en incombe probablement à notre génération, moi y compris.

Je me souviens de la fin de la dernière décennie et du début de la présente. J'avais alors 35 ans. Nous fondions la meilleure entreprise de pétrole en Russie. Nous mettions en place des complexes sportifs et des centres culturels, nous construisions des routes, nous renouvelions l’étude et le développement de dizaines de nouveaux domaines; nous amorcions le développement des réserves de Sibérie orientale et introduisions de nouvelles technologies. En bref, nous faisions toutes ces choses dont Rosneft, qui a pris possession de Ioukos, est si fier aujourd'hui.

Grâce à une augmentation significative de la production de pétrole, Ioukos y ayant largement contribué, le pays a pu profiter d'une conjoncture pétrolière favorable. Nous avions le sentiment que la période de soubresauts et de troubles était derrière nous, et que dans un contexte de stabilité, rétablie au prix de beaucoup d'efforts et de sacrifices, nous serions en mesure de nous bâtir, en paix, une nouvelle vie, un grand pays.

Hélas, cet espoir n’a pas été confirmé. La stabilité est devenue synonyme de stagnation. La société a été stoppée dans son élan. Pourtant, l'espoir vit encore. Il survit jusqu’ici même, au tribunal de Khamovnicheski, alors que je suis à la veille de mes 50 ans.

Avec l'arrivée d'un nouveau président (et plus de deux ans se sont déjà écoulés depuis ce moment-là), l'espoir est réapparu pour beaucoup de nos concitoyens. L’espoir que la Russie deviendrait un pays moderne, s’appuyant sur une société civile forte. Libéré de l’arbitraire, de la corruption et de l’injustice.

Il est clair que cela ne peut pas arriver tout seul, ni en un jour. Mais simuler la croissance, alors que dans la réalité, nous faisons tout simplement du sur place ou voire même nous régressons, sous couvert d’un noble conservatisme, ce n'est plus possible. Impossible et tout simplement dangereux pour le pays.

Il est impossible de concevoir que ceux qui se disent patriotes, résistent avec tant de ténacité à tout changement qui aurait un impact sur eux-mêmes et dont ils ne pourraient tirer un profit financier. Il suffit de rappeler l'article 108 du Code de procédure pénale de la Fédération de Russie - arrestation d’hommes d'affaires pour tentative de fraude fiscale. Et pourtant, c'est précisément le sabotage des réformes qui prive notre pays de perspectives. Ce n'est pas du patriotisme, mais plutôt de l'hypocrisie.

J'ai honte de voir comment certaines personnes que j’ai pu respecter par le passé, tentent de justifier un comportement bureaucratique sans foi ni loi. Ils échangent leur réputation contre une vie facile, faite de privilèges et de faveurs.

Heureusement, tous ne sont pas comme cela. Je suis fier de savoir que même après sept ans de persécutions, pas un seul des milliers d'employés de Ioukos n’a accepté de devenir un faux témoin, de vendre son âme et sa conscience.

Des dizaines de personnes ont personnellement subi des menaces, ont été séparées de leur famille, et ont été jetées en prison. Certaines ont été torturées. Mais, même après avoir perdu leur santé et des années de leur vie, ces personnes ont toujours conservé le plus important à leurs yeux : la dignité humaine.

Ceux qui sont à l’origine de cette affaire honteuse, - Biryukov, Karimov et d'autres, - nous appelaient avec mépris des « entrepreneurs » [« kommersanty »], nous considéraient comme des voyous, capables de tout pour protéger notre prospérité et éviter la prison.

Les années ont passé. Alors, dites moi, qui sont les voyous aujourd’hui ? Qui sont ceux qui ont menti, torturé, et pris des otages, tout cela pour l'argent et par lâcheté face à leurs chefs ?

Et ce qu'ils ont appelé « les affaires du souverain » [« gosudarevoye delo »] !

Honte. J'ai honte pour mon pays.

Je pense que tout le monde l’a bien compris : la portée de notre procès s'étend bien au-delà de mon destin et de celui de Platon [Lebedev], et même au-delà du sort de tous les innocents qui ont souffert lors du cruel démembrement de Ioukos, de ceux que je n’ai pas pu protéger, mais à qui je pense chaque jour.

Demandons-nous ce que doivent penser l'entrepreneur, le producteur de haut niveau, ou tout simplement toute personne instruite, créative, assistant aujourd'hui à notre procès, et sachant que son issue est parfaitement prévisible ?

La conclusion évidente que toute personne sensée peut en tirer est effrayante de simplicité : la bureaucratie siloviki [dotée d’épaulettes] a tous les droits, elle peut faire ce qu’elle veut. Il n'existe pas de droit de la propriété privée. Une personne qui entre en confrontation avec le « système » n'a ici aucun droit.

Même s'ils sont inscrits dans la loi, les droits ne sont pas protégés par les tribunaux. Parce que soit les tribunaux ont peur à leur tour, soit ils font eux-mêmes partie du « système ». Faut-il donc s’étonner que les intellectuels n’aspirent pas à s’épanouir ici, en Russie ?

Qui va moderniser l'économie ? Les procureurs ? Les policiers ? Les Tchékistes ? Nous avons déjà essayé ce type de modernisation – sans succès. Nous avons été capables de construire une bombe à hydrogène, et même un missile, mais nous ne pouvons pas construire notre propre bien : une télévision moderne, notre propre automobile moderne, bon marché et compétitive, notre propre téléphone mobile moderne et de nombreux autres biens de consommation modernes.

Tandis que nous avons appris à présenter avec soin les modèles obsolètes des autres, produits dans notre pays et occasionnellement des créations d’inventeurs russes, qui le plus souvent ne pourraient trouver une utilité, un marché, que dans un autre pays.

Qu'est-il advenu des initiatives présidentielles de l'an dernier dans le domaine de la politique industrielle ? Ont-elles été enterrées ? Elles offraient une chance réelle de se soustraire à la dépendance au pétrole.

Pourquoi ? Parce que ce dont le pays a besoin, ce n'est pas d’un Korolev [ingénieur, père de l’astronautique russe], ni d’un Sakharov [physicien, Prix Nobel de la Paix 1975], sous l'aile « protectrice » du tout-puissant Beria [chef de la police secrète sous Staline] et de son million d’hommes armés. Le pays a besoin de centaines de milliers de « Korolev » et « Sakharov », sous la protection de lois justes et compréhensibles et de tribunaux indépendants qui donneraient vie à ces lois. Que ces lois ne remplissent pas seulement un espace sur une étagère poussiéreuse, comme c’était le cas du temps de la Constitution de 1937.

Où sont-ils, ces « Korolev » et « Sakharov » aujourd'hui ? Ont-ils quitté le pays ? S'apprêtent-ils à partir ? Ont-ils une fois de plus opté pour l'émigration interne ? Se sont-ils mis sous la protection des bureaucrates afin de ne pas tomber sous le rouleau compresseur du « système » ?

Nous pouvons et nous devons changer les choses !

Comment voulez-vous que Moscou devienne le centre financier de l'Eurasie si nos procureurs, aujourd’hui comme il y a 20 et 50 ans, peuvent directement envoyer quelqu’un en prison durant 14 ans sous prétexte que le désir d’accroître la productivité et la capitalisation d’une entreprise privée équivaut à un objectif criminel ?! Selon la première condamnation, une société qui a payé plus d'impôts que quiconque, à l'exception de Gazprom, est accusée d’avoir payé trop peu d’impôts et lors de la deuxième condamnation, il est évident qu'il n'y a pas de rapport avec les impôts puisque l'élément imposable a été volé.

Un pays qui tolère une situation où la bureaucratie siloviki détient des dizaines, voire centaines de milliers d'entrepreneurs talentueux, des gestionnaires, et des gens ordinaires en prison dans son propre intérêt, plutôt que de vrais criminels, il s’agit d’un pays malade.

Un Etat qui détruit ses meilleures entreprises, prêtes à devenir des championnes au niveau mondial, un Etat qui méprise ses propres citoyens, ne se fiant qu'à la bureaucratie et aux services spéciaux, est un Etat malade.

L’espoir, le principal moteur de grandes réformes et de transformations, le garant de leur succès. Si l'espoir disparaît, il est remplacé par une profonde désillusion. Qui et quoi sera en mesure de sortir notre Russie de ce nouveau marasme ?

Je n’exagère pas en disant que des millions de personnes en Russie et partout dans le monde suivent attentivement l'issue de ce procès.

Ils attendent avec l’espoir que la Russie devienne enfin un pays de liberté et de droit, où la loi est au-dessus de la bureaucratie.

Où les partis d'opposition cessent de craindre des représailles.

Où les services spéciaux protégent le peuple et la loi, et non pas la bureaucratie contre le peuple et la loi.

Où les droits de l'homme ne dépendent pas de l'humeur du tsar, bonne ou mauvaise.

Où, au contraire, le pouvoir dépend des citoyens, et les tribunaux du droit et de Dieu. Appelez cela, conscience - si vous préférez.

Je crois qu’un jour, il en sera ainsi.

Je ne suis pas du tout un idéaliste, mais je suis une personne avec des idées. Pour moi, comme pour tout le monde, il est difficile de vivre en prison, et je ne veux pas y mourir. Mais si je dois y mourir, je n'hésiterai pas. Car les valeurs auxquelles je crois valent, pour moi, la peine de mourir. Je crois l’avoir prouvé.

Et vous, mes adversaires ? En quoi croyez-vous ? Que les chefs ont toujours raison ? En l’argent ? A l'impunité du « système » ?

 

Votre Honneur !

Il y a bien plus que les destins de deux personnes entre vos mains. C’est ici et maintenant que le sort de chaque citoyen de notre pays est décidé. Ceux qui, dans les rues de Moscou et de Tchita, Peter et Tomsk, et d'autres villes et villages, ne veulent pas être victimes de la police corrompue, qui ont fondé une entreprise, construit une maison, qui ont réussi et qui veulent transmettre tout cela à leurs enfants, et non pas à des malfaiteurs en uniforme. Et enfin, ceux qui veulent mener à bien honorablement leur devoir pour un salaire juste, sans s’attendre à être licenciés à tout moment sous n'importe quel prétexte par des chefs corrompus.

Il ne s’agit pas seulement de moi ni de Platon [Lebedev], en aucun cas. Il est question d'espoir pour tous les citoyens de Russie. L'espoir que demain, les tribunaux seront en mesure de protéger leurs droits, s’il y a encore certains bureaucrates-fonctionnaires qui se mettent en tête de violer ouvertement et sans honte ces droits.

Je le sais, certaines personnes, je les ai nommées dans le procès, veulent nous garder en prison. Pour nous y maintenir pour toujours ! Ils veulent montrer qu’ils sont au-dessus des lois, qu’ils pourront toujours faire ce qu’ils veulent. Jusqu'à présent, ils ont obtenu le résultat contraire : de gens ordinaires, ils ont fait un symbole de la lutte contre l'arbitraire. Mais pour eux, un verdict de culpabilité est essentiel, afin de ne pas devenir des « boucs émissaires ».

Je veux espérer que la Cour va résister aux pressions. Nous savons tous d’où elles viennent.

Je veux qu’un système judiciaire indépendant devienne une réalité et la norme dans notre pays. Je veux que l'expression : « la cour la plus juste au monde » cesse d’avoir un sens ironique, aujourd’hui comme à l'époque soviétique. Je ne veux pas laisser en héritage, pour nos enfants et petits-enfants, les symboles dangereux d'un système totalitaire.

Tout le monde comprend que votre verdict dans cette affaire - quel qu'il soit – fera partie de l'histoire de la Russie. Il servira aux générations futures. Tous les noms - ceux des procureurs et ceux des juges - resteront dans l'histoire, tout comme ils sont restés dans l'histoire après les infâmes procès de l’époque soviétique.

 

Votre Honneur, je peux imaginer parfaitement que cela ne doit pas être facile pour vous - peut-être même effrayant - et je vous souhaite bon courage !

 

 

Crédit photo : © Tatyana Makeyeva / Reuters