Note

Les cercles vertueux du web et du terrain :
quelques leçons de la campagne d'Obama

Par Sophie Bouchet-Petersen

 

Il est banal de souligner, parmi les raisons majeures de la victoire d’Obama, la formidable force de frappe de sa campagne «  on line » et son impeccable maîtrise de la culture juvénile des « réseaux sociaux » (FaceBook, MySpace, etc.) : des outils performants et diversifiés, des techniques collaboratives optimisées, une équipe de pros, étoffée et pilotée par les meilleurs.

Il est banal également de citer, à l’appui de cette efficacité internautique, son rendement en matière de collecte de fonds à travers, notamment, la mobilisation massive des petits donateurs.

Cette cyber-campagne a enthousiasmé les internautes et valu à Obama le soutien quasi-unanime de la Silicon Valley. Les publicitaires français se pâment (cf. article des Echos). Les adeptes du marketing participatif y reconnaissent leur manière de mettre le consommateur à contribution. Sarkozy, qui a envoyé à plusieurs reprises des émissaires sur place (dont Giacometti récemment), annonce qu’il va faire pareil que son « copain » Obama pour transformer l’UMP ( = en machine de guerre pour 2012).

Quant à nous, nous y retrouvons une culture partagée qui a bénéficié de moyens autrement plus importants que les nôtres et aussi, il faut bien le dire, d’un sens de l’efficacité organisationnelle que les socialistes français auraient intérêt à emprunter d’urgence à cette gauche américaine tant décriée par nos archéos autochtones avant que la victoire d’Obama ne leur cloue le bec.

La principale leçon à tirer, pour nos combats d’aujourd’hui et plus encore de demain, va au-delà de l’excellence et de la performance des outils internautiques mis en place par l’équipe Obama.

Son plus grand succès, c’est l’articulation étroite entre la campagne on line et la campagne off line, l’une et l’autre se boostant en permanence.

C’est la construction d’une immense communauté virtuelle qui a permis de démultiplier la mobilisation au plus profond du pays réel.

C’est la croissance exponentielle d’un réseau interactif dont la finalité n’était pas l’entre-soi élargi de la Toile mais le quadrillage systématique du terrain.

Et là, il faut reconnaître que nous avons beaucoup à apprendre même si nous avions, dans l’utilisation participative du Net et la co-élaboration de nos propositions, une longueur d’avance, comme nous l’avaient dit les militants issus de Move On qui ont séjourné chez nous durant la campagne présidentielle.

I.- Ne pas fétichiser l’outil

Il ne s’agit bien sûr pas de fétichiser les outils de la modernité : sans un message en phase avec des aspirations potentiellement majoritaires, sans un espoir galvanisant les troupes et un nombre croissant de citoyens, la plus créative des net-campagnes risque fort de faire flop. Ce qui a formidablement marché avec Obama, c’est l’adéquation d’un contenu et d’une posture avec les moyens décuplés d’information, de participation mais aussi d’organisation qu’offrent Internet et ses réseaux.

A nous de faire en sorte que le vernis de modernité technologique que le sarkozysme va chercher dans l’importation, sans le fond, des méthodes obamesques apparaisse pour ce qu’il est : un copié-collé artificiel et une imposture.

Mais ne nous y trompons pas : pour 2012, la bataille fera rage sur le net. 2007 n’en fut qu’une modeste préfiguration. Nous fûmes, en la matière, des pionniers. En dépit de l’intox actuelle de l’UMP (cf. déclarations serviles de Martinon dans Le Parisien du 7 novembre : « la campagne Sarkozy avait mis en place tous les outils que la campagne Obama a développés (…), ce qu’a fait Obama ressemble à ce qu’a fait Sarkozy » !!), nous avions, sur ce front, une incontestable avance qui a intéressé outre-Atlantique.

En gros : nous avons poussé plus loin qu’Obama le potentiel participatif du Net (cf. nos Cahiers de l’Espérance) mais moins loin son potentiel organisationnel.

Il va nous falloir, dans cette guerre de mouvement, à nouveau creuser l’écart et surtout faire d’Internet le levier d’un nouveau militantisme de terrain, colonne vertébrale d’une vaste mobilisation populaire.

II.- Parti de supporters / parti de militants : faux débat !

Dans cette conversion de la créativité internautique en armada de volontaires ratissant le pays rue par rue et habitation par habitation, l’équipe de campagne d’Obama a excellé et son organisation au cordeau doit nous inspirer.

Voilà, soit dit en passant, qui disqualifie le faux débat parti de supporters/parti de militants ! Les supporters d’Obama ont été des militants exemplaires, acteurs d’une campagne qui leur a laissé une vraie marge d’initiative. Il fallait une bonne dose d’inculture ou de mauvaise foi pour avoir accrédité sous nos latitudes l’idée fausse que les partis américains réduisent leurs partisans à n’être que des figurants extatiques dans des meetings calibrés pour les images télévisées. Il y a, aux Etats-Unis, de fortes traditions de militantisme organisé, à gauche et aussi à droite, que la campagne d’Obama a revivifiées à une échelle inédite.

III.- Héritage d’Alinsky et actualité de FaceBook : une hybridation réussie

On ne peut comprendre l’efficacité conjuguée des campagnes on line et off line d’Obama en s’en tenant seulement à la culture FaceBook, sans évoquer une tradition plus ancienne dont il est aussi l’héritier : celle initiée il y a bien longtemps dans les ghettos de Chicago par Saul Alinsky, dans le sillage de laquelle Obama a acquis sont expérience d’organisateur de communauté (et non de « travailleur social » comme le dit de manière erronée la presse française).

Sans entrer ici dans le détail d’une démarche très connue aux Etats-Unis et résumée dans un livre-culte, « Rules for Radicals », il n’est pas inutile de savoir qu’aux antipodes du socio-cul gnan-gnan, cette filiation militante vivante vise l’empowerment des populations deshéritées, leur auto-organisation à travers des conflits constructifs porteurs de reconquête de l’estime de soi et de résultats concrets (contre des administrations indolentes, des propriétaires véreux, des employeurs ou des écoles coupables de discrimination, etc.), la reconstruction d’un espoir collectif là où règne l’apathie, l’émergence de leaders issus du quartier, l’expérience de rapports de forces positifs qui rendent à nouveau crédibles le changement et la reconquête de son destin.

Alinsky, mort il y a une trentaine d’années, et ceux qui continuent de s’en inspirer, avec lesquels Obama a travaillé, insistent sur la nécessité de partir de l’expérience des gens pour les entraîner, pas à pas, à s’impliquer davantage. Sur la nécessité de comprendre les préjugés de chacun, les faces contradictoires de la réalité et les peurs réciproques ainsi que le vif sentiment d’injustice ressenti par ceux qui travaillent dur mais ne sont pas assez pauvres pour être aidés et pas assez riches pour s’en sortir.

Prévoyant ce qui est advenu, Alinsky disait déjà dans les années 70 que la petite classe moyenne blanche renâcle à financer une aide sociale qu’elle perçoit comme réservée aux noirs et se sent humiliée par les poses libertaires d’une élite qui méprise les valeurs populaires. Attention, disait-il, à ne pas abandonner ce peuple laborieux à la droite qui, toujours, trahira ses intérêts en lui faisant le coup des « valeurs » et du racket fiscal.

C’est exactement ce qu’a réussi le populisme culturel de la droite avec sa « guerre des cultures » (la populaire-républicaine contre l’élitaire-démocrate), depuis les Reagan democrats jusqu’à la victoire de Bush, icône de l’ignorance, contre Kerry, le patricien cultivé.

On retrouve l’écho des mises en garde prémonitoires d’Alinsky dans la façon dont Obama a admirablement su exprimer la part de légitimité des colères antagoniques des noirs et des blancs ou dans sa prise de distance à l’égard d’une affirmativ action fondée sur des critères « raciaux » et non sociaux (au grand dam des leaders communautaires dont la discrimination positive est le fond de commerce !).

On en retrouve aussi l’écho dans son souci de l’organisation sur le terrain.

La modernité bien comprise n’est pas l’ennemie de la transmission : l’efficacité, sur le net et sur le terrain, de la campagne d’Obama est le résultat d’une hybridation réussie entre un héritage militant venu de loin (fait de capacité d’écoute, d’intelligence tactique et de savoir-faire organisationnel) et une culture d’aujourd’hui dont il maîtrise les codes.

Il l’a très bien résumé au New York Times : « une de mes convictions fondamentales, tirée de mes années d’organisateur de communauté, est que le vrai changement vient d’en bas (bottom up) et qu’il n’y a pas d’outil plus puissant pour l’organisation sur le terrain qu’Internet ».

Dans ses livres, il a aussi expliqué son engagement en politique par le fait que, si l’impulsion du bas est nécessaire, elle plafonne vite sans une impulsion complémentaire au sommet.

Cette dialectique permanente de la base et du sommet dans une perspective de quadrillage militant du terrain, c’est exactement ce qu’a réussi le dispositif internautique d’Obama.

J’y insiste : ce n’est pas à l’aune de la sophistication des outils que la performance doit être appréciée mais à celle de l’efficacité organisationnelle sur le terrain.

IV.- La « Triple O » (Operation Online Obama)

Un mot, quand même, des outils. A chaque époque les siens : Lincoln faisait imprimer ses discours dans la presse, Roosevelt sut tirer parti de la radio et Kennedy de la télévision. Obama fut, entre autres qualités, un cyber-candidat parfaitement à l’aise dans l’âge des réseaux.

Vaisseau-amiral : le « réseau social » my.barackobama.com (MyBo pour les initiés), œuvre d’une équipe drivée par Chris Hughes, l’un des quatre fondateurs de FaceBook, millionnaire à 24 ans, qui rejoignit à temps plein l’équipe de campagne en 2007. Une formidable plate-forme interactive qui a totalisé plus d’un million de membres et 8.000 « groupes sociaux » (professionnels, locaux, etc.). Sans cesse élargi, enrichi et actualisé, cet instrument parfaitement au point de circulation de l’information de bas en haut et de haut en bas a ainsi fourni une armada de capteurs (utiles pour corriger le tir). Il a constitué un démultiplicateur de la campagne laissant à chacun une grande liberté d’initiative, un outil hors pair de mise en relation (du candidat avec ses supporters et des net-militants entre eux) et de coopération. Un modèle du genre qui a fait d’Obama « le candidat des réseaux sociaux ».

Arme absolue : la collecte systématique des données et la constitution d’une gigantesque base, actualisée en permanence et parfaitement organisée (par Etat, par origine ethnique ce qui a permis d’envoyer des SMS et des messages téléphonés en espagnol, etc.). Un panel sans commune mesure avec ceux des instituts de sondages qui n’ont généralement accès qu’aux téléphones fixes.

Exemple d’utilisation judicieuse des réseaux de téléphonie mobile pour alimenter la base de données : il était demandé à chaque sympathisant d’envoyer un message – HOPE (espoir) – à un numéro (62-262) où le numéro du portable émetteur était immédiatement enregistré, élargissant le nombre des contacts mobilisables et permettant d’envoyer des messages de campagne.

Autre exemple : lorsqu’un meeting était annoncé, un billet d’entrée était délivré en échange d’informations (courriel, téléphone, adresse) permettant de joindre ultérieurement chaque participant et de le mettre en contact avec d’autres.

Mais aussi, au-delà des milliers de blogs et de pages sur MyBo :

  • une « équipe vérité » pour riposter aux fausses rumeurs avec un site dédié : fightthesmears.com (combattez les souillures) ;
     
  • un site voteforchange.com pour soutenir la campagne d’inscription sur les listes électorales, localiser facilement les bureaux de vote, renseigner sur la procédure du vote par anticipation ;
     
  • une présence du candidat sur les principaux réseaux sociaux des minorités comme ceux des Africains-Américains, MiGente.com (latinos), AsianAve.com, etc. ;
     
  • une nouvelle application d’IPhone permettant d’accéder à mybarackobama.com pour y lire des nouvelles de la campagne, y voir photos et vidéos, se tenir au courant des évènements organisés, envoyer des informations à des amis, etc. ;
     
  • l’achat d’espaces publicitaires sur 18 jeux vidéos XBox (Microsoft) pour cibler les jeunes électeurs masculins (18-34 ans) qui lisent peu et ne regardent plus la télévision ;
     
  • en octobre 2008, une nouvelle application d’ Obama 08 disponible gratuitement sur l’Apple Store pour télécharger infos de la campagne, photos, données du site du candidat et, toujours, verser facilement un don ;
     
  • des centaines de vidéos sur You Tube et autres sites équivalents ainsi que, par exemple, un concours de vidéos organisé par moveon.org (précurseur du net-militantisme créé il y a dix ans, 2 millions de membres dans son réseau) : « Obama en 30 secondes », avec une prime de 20.000 euros en équipement vidéo pour le meilleur clip « home made » et, pour la vidéo gagnante, un passage à la télévision.

La liste n’est pas exhaustive mais donne un aperçu de l’investissement systématique de tous les supports et réseaux ainsi que de la priorité accordée à la mise en relation permanente de tous avec tous et de chacun avec l’équipe de campagne (un Français des Etats-Unis raconte qu’il recevait chaque jour des messages de Barack ou de Michelle Obama, de Joe Biden, des invitations à des évènements, etc.).

Obama a tiré les leçons des expériences des précurseurs (dont Howard Dean qui avait créé la surprise en 2004 avec meetup.com) et poussé à un niveau jusque là inégalé l’utilisation de toutes les ressources des technologies de communication (en même temps qu’il a revisité celles, plus traditionnelles du clip télé en osant, dans la dernière ligne droite, celui de 30 minutes dont on a beaucoup parlé).

Il a, dès le début, recruté les meilleurs et, chemin faisant, obtenu le soutien des artisans des success stories du Net (dont Eric Schmidt, patron de Google) : adoubement d’un moderne par les modernes et appui matériel assuré.

V.- L’argent, nerf de la guerre et preuve de la mobilisation

Durant les primaires, Hillary est apparue beaucoup moins à l’aise sur le front internautique. Certains commentateurs ont souligné ce décalage culturel en parlant du combat perdu d’avance entre AOL (elle) et FaceBook (lui) ou entre cinéma muet et cinéma parlant.

La collecte des fonds a été emblématique de la différence entre les deux candidats à l’investiture : à elle, le soutien de l’establishment et de ses gros donateurs ; à lui, la ferveur populaire et internautique des petits donateurs (moins de 200 dollars), majoritaires dans un premier temps.

Lors des primaires, Obama en a fait un argument politique dont la vivacité ne doit pas étonner au pays de la publicité comparative. Sur la page d’accueil de son site, en dessous d’un gros bouton rouge « Faites un don », on trouvait le texte suivant :

« La campagne présidentielle de Barack Obama est financée entièrement par des supporters de base comme vous. A l’inverse d’Hillary Clinton, le sénateur Obama n’accepte pas d’argent des groupes d’intérêt et des lobbyistes de Washington. De ce fait :

  1. Barack Obama ne doit rien à l’industrie de l’assurance maladie
  2. Barack Obama ne doit rien à l’industrie du pétrole
  3. Barack Obama ne doit rien à l’industrie de l’armement

C’est pourquoi le sénateur Obama représente vraiment le changement auquel on peut croire parce que sa seule obligation est d’agir pour le bien du peuple américain ».

Durant la campagne officielle, la collecte par Internet aidera encore puissamment Obama à battre tous les records de financement d’une campagne présidentielle : 604 millions de dollars pour lui, 310 millions pour Mac Cain.

Mais il ne faut pas réduire la machine internautique d’Obama à son indéniable efficacité financière : c’est plutôt l’afflux d’argent qui est venu prouver la qualité des liens construits, notamment avec l’aide d’Internet, entre le candidat et ses partisans.

VI.- Le Movement

C’est lui qui fut l’instrument de conversion du net-militantisme en mobilisation sur le terrain.

Le mot d’ordre qu’il a popularisé – « Obama No Drama » - est tiré d’une remarque d’une jeune sympathisante qui avait attiré l’attention de l’équipe de campagne : elle disait sa lassitude de vivre, depuis le 11 septembre, dans une « atmosphère de drame » et son désir d’apaisement. Exemple d’une capacité très ségolienne à capter un état d’esprit et à le ramasser d’une formule…

Le Movement, ce furent des centaines de permanences locales ouvertes dans tout le pays (y compris dans les territoires réputés irrémédiablement acquis aux Républicains et dont certains ont finalement basculé), des milliers d’organisateurs (payés 500 dollars par semaine) et des centaines de milliers de volontaires.

Ce fut une organisation militante exploitant la gigantesque base de données constituée au fil de la campagne, un réseau réactif et mobile qui a fait lever à travers les Etats-Unis une armée de citoyens de tous âges, de toutes catégories, comme on n’en avait plus vu depuis les années 60.

Steve Hildebrandt, stratège recruté par Obama, a très bien expliqué le parti-pris à l’origine du Movement : « nous voulions être sûrs d’avoir appris de l’échec de la campagne d’Howard Dean. Nous ne sommes donc pas partis du principe qu’une personne inscrite sur notre site allait obligatoirement aider le candidat ou voter pour lui. Dès le départ, nous avons voulu tirer nos forces online dans le offline ».

Le premier test en vraie grandeur fut organisé bien avant l’échéance des primaires : le QG de campagne envoya un courriel à tous les supporters alors enregistrés dans la base de données, leur demandant de s’inscrire pour une journée de mobilisation. Le 7 juin 2007, 10.000 volontaires répartis dans 50 Etats consacrèrent une journée entière à faire du porte à porte pour Obama. L’organisation et le scénario alors testés avec succès ont, par la suite, été systématisés : un groupe de volontaires munis d’un plan du quartier avec les rues surlignées au feutre, des cartes actualisées chaque jour en fonction des zones couvertes/à couvrir, les coordonnées des nouveaux sympathisants engrangées localement et versées à la base de données. Une interaction constante entre une Toile fourmilière et la ruche d’un travail de proximité fignolé.

Le Movement, c’est par exemple, lors de la dernière semaine de campagne dans l’Ohio, 691.858 coups de fils passés, 463.958 portes poussées, 9.712 personnes envoyées sur le terrain. Ou, pendant les primaires, 125.000 personnes quadrillant le Texas. Ou encore 10.000 personnes prenant le volant de leur voiture sur un simple coup de fil pour ratisser la Caroline du Sud.

C’est, dès les primaires, la capacité de déployer 200 à 400 « organizers » par Etat (700 dans la dernière ligne droite de l’élection présidentielle).

VII.- Les Camps Obama

Le Movement, ce sont aussi (encore un lointain héritage d’Alinsky…) les « Camps Obama » qui ont réuni, dès l’été 2007, des centaines de militants dans des séminaires de formation de 4 jours, encadrés par des membres de l’équipe de campagne, des professeurs d’université, des responsables syndicaux, des hommes d’Eglise et autres compétences amies.

Objectif : transformer, en vertu du principe de « l’apprentissage continu », des sympathisants en organisateurs dotés de tous les savoir-faire nécessaires sur le terrain (construire un argumentaire, organiser un évènement, collecter des données, recruter des volontaires, etc.).

J’ai été frappée d’y retrouver certaines caractéristiques de l’école de formation que nous avions montée il y a une dizaine d’années à Droit de Cité, réseau d’associations des quartiers, et du projet d’UniverCité à plus vaste échelle que nous avions alors concocté, liant étroitement théorie et pratique, savoir-être et savoir-faire.

VIII.- Contre le malthusianisme et le paternalisme

En mariant efficacement le net et le terrain, le Movement a incarné une manière de faire campagne dont nous pouvons nous inspirer car nous en partageons les présupposés : ouverture à la société et processus vertueux de fertilisation croisée.

L’ensemble du dispositif militant d’Obama montre ce vers quoi il faut tendre : le refus du bricolage et de l’improvisation improductive au profit d’une organisation non bureaucratique, à la fois réactive et rigoureuse, qui encourage l’initiative et la rentabilise pour la cause. Une organisation capable de combiner des regroupements affinitaires hors sol et d’autres très ancrés localement, où le principe de plaisir est un facteur de contagion et de productivité. Excellant à coordonner les énergies sur le terrain. Considérant l’expressivité et la créativité comme bienvenues, mais imposant, dans l’action, discipline et efficacité. Privilégiant l’écoute et l’attention portée à l’expérience de chacun plutôt que « la ligne » assénée sans égard pour les réalités vécues. Donnant à tous la conviction que, quel qu’il soit, d’où qu’il soit, il peut être un acteur du changement et non l’objet d’un paternalisme vertical totalement dissuasif.

Leur démarche est aux antipodes du malthusianisme de nos sections socialistes où le nouveau venu est souvent un gêneur qui perturbe les équilibres internes du « socialisme de la barbichette ». Elle fait le choix, favorisé par Internet, d’élargir sans cesse le réseau de ceux qui ont des choses à se dire et à faire ensemble parce qu’ils peuvent partager un même espoir.

Bien sûr, ce que permettent les temps paroxystiques d’une campagne ne peut valoir avec la même intensité dans la vie quotidienne d’un Parti. Mais l’état d’esprit, lui, doit rester le même si nous voulons en finir avec les ravages d’une culture d’appareil qui fait fuir tous ceux qui ne sont pas à la recherche d’un poste et nous vaut une sociologie partidaire où dominent à l’excès les élus (avec leurs collaborateurs et leurs affidés), les technos et les retraités de la Fonction Publique (cf. « La société des socialistes » de Sawicki et Lefèbvre !).

Le Movement d’Obama a entraîné dans le sillage du candidat (et du Parti Démocrate redevenu attractif) des Américains de tous âges, de tous profils et de tous milieux. La net-génération a donné sa pleine mesure sur la toile, beaucoup d’internautes ont pris part aux forums d’idées, des mamies ont organisé des ventes de cookies faits maison et des réunions tupper ware pour convaincre les voisins, d’autres des matches de foot ou des expositions, les étudiants ont mobilisé les campus, ces mille façons de d’entraîner son environnement proche ou d’activer des réseaux divers et variés ont été jugées d’égale dignité et ont fait de chacun(e) la partie prenante d’une belle aventure collective, tous apporteurs d’idées et tous apporteurs d’énergie.

IX.- L’engouement de la Génération Y

Ce sont les 18-29 ans qui ont, les plus nombreux, apporté leurs suffrages à Obama : 66% contre 32% à Mac Cain (les scores sont de moins en moins favorables à Obama à mesure qu’on avance en âge : 52% chez les 30-44 ans, 49% chez les 45-64 ans, 45% chez les 65 ans et plus, soit une structure du vote générationnel assez proche de celle de Ségolène Royal en 2007 et le même handicap chez les plus âgés).

Une campagne active fut menée à travers tout le pays pour faire inscrire les jeunes sur les listes électorales. Ce fut un succès, chez les jeunes et plus largement : au total, plus de 9 millions d’électeurs supplémentaires. Jolie idée mise en pratique dans un bureau de vote de Los Angeles : pour chaque néo-votant glissant son bulletin dans l’urne, quelqu’un criait « nouvel électeur ! » et tout le monde applaudissait.

L’ampleur, la créativité et la qualité organisationnelle de la campagne d’Obama sur le Net ont favorisé l’implication politique d’une nouvelle génération qui s’est reconnue dans son style et s’est emparée des outils qui sont ceux de la sociabilité juvénile à l’âge des réseaux.

On dit que les 3 piliers de la victoire d’Obama ont été les jeunes, les minorités et les classes moyennes impactées par la crise. Les « enfants du millénaire » sont aussi appelés là-bas Génération Y (par opposition à la Génération X, immédiatement précédente et réputée plus cynique, et à la génération des baby-boomers qui, à gauche comme à droite, a donné le ton, pour le meilleur et pour le pire, depuis presqu’un demi-siècle).

La Génération Y est plus métissée que ses aînés : 40% sont d’origine afro-américaine ou caribéenne, latino-américaine, asiatique ou mixte. 20% ont un parent d’origine immigrée. On la dit aussi plus pragmatique, moins anti-système mais néanmoins exigeante, plus encline à considérer que les institutions de la démocratie doivent être améliorées et le rôle de la puissance publique renforcé pour répondre aux grands problèmes d’aujourd’hui. Post-guerre froide, post-industrielle, post-11 septembre, c’est sur le net plus que dans la rue qu’elle exprime ses engouements, ses doutes, ses rébellions.

Obama (ou peut-être Ted Kennedy, je ne sais plus) a distingué dans un discours deux types de générations : les générations « Moïse » (qui rompent avec le passé comme Moïse aidant les enfants d’Israël à fuir l’esclavage) et les générations « Josué » (fondatrices ou refondatrices comme Josué construisant un nouvel ordre avec le royaume d’Israël). Tous les 80 ans en moyenne, se lèverait aux Etats-Unis une génération « Josué » qui viendrait réparer les dégâts ou les excès des précédentes et remettre le pays sur pied. Lincoln en 1860, Roosevelt dans les années 30 avec la « génération GI », Obama aujourd’hui avec la génération Y : un même engagement civique et une même conviction qu’il faut revitaliser les instruments démocratiques et gouvernementaux.

Je ne sais pas ce que vaut cette vision cyclique de l’histoire américaine (ni s’il en existe des équivalents chez nous quoique quelques artisans de notre grande histoire aient été fort jeunes : à voir…). Mais une chose est sûre : c’est, chez nous aussi, en prenant appui sur les moins de 30 ans que nous donnerons à l’audace ségoliste les forces vives dont elle a besoin pour entraîner le pays.

Sarkozy nous ment (et se ment peut-être à lui-même) quand il salue dans la victoire d’Obama celle de « la rupture » alors qu’elle est avant tout promesse de réconciliation (sans amnésie) et de fraternité retrouvée après l’exaspération des divisions et du « conflit des valeurs » dont les Républicains, avant leur fiasco final, avaient fait la matrice de leurs succès à répétition.

Ni les jeunes de là-bas ni ceux d’ici ne veulent de la lutte de tous contre tous sur fond, là-bas, de « small governement » et, ici, d’Etat minimal. Ni les jeunes de là-bas ni les jeunes d’ici ne veulent d’une identité nationale racornie, aigrie par la peur de l’autre et rétive à ce métissage qui est une chance dans le monde d’aujourd’hui. Obama a superbement revisité l’histoire de l’Amérique, il a souligné l’actualité de sa promesse de justice et d’égalité, il a signifié sa détermination à renouer avec elle pour redonner aux Américains la fierté légitime de leur nation. Tout le monde y a vu une bonne nouvelle. Quand je pense que, de Vitrolle à la Marseillaise, certains ont dépeint Ségolène Royal en archéo-cocardière alors qu’à juste titre, elle évoquait le couple vertueux de la République et de la Nation quand elles décident d’être accueillantes à tous leurs enfants…

Notre Parti Socialiste a une propension déconcertante à faire du vieux avec du jeune… Chevènement, il y a bien longtemps, déplorait cette fabrication précoce de « jeunes d’appareil ».

Il est effectivement temps d’ouvrir les portes et les fenêtres pour que nous rejoignent les vrais talents d’une génération qui, en France aussi, ne veut pas d’une révolution (même si le parler cash et la proximité culturelle de Besancenot leur plaît) mais d’un vrai changement auquel elle puisse croire et dont elle soit l’aile marchante, avec son langage et ses outils de communication (au premier rang desquels les sites de partage du net, cette culture commune aux jeunes de toutes origines et de tous milieux).

X.- Et après ?

Barack Obama a souvent répété que « le seul moyen de sortir de l’impasse, de surmonter les intérêts particuliers et les lobbyistes, c’est de participer et de s’impliquer ». Il s’en est servi contre Hillary puis a à nouveau exprimé cette conviction durant la campagne officielle.

Difficile, même s’il est normal que la mobilisation retombe, de ne plus tenir compte, dans l’exercice du pouvoir, de l’élan particulier qui a porté sa campagne. Nombreux sont ceux, en particulier chez les jeunes, qui ont pris goût à l’engagement civique. Peuvent-ils constituer une force qui l’aidera à gouverner ? Un vivier de nouveaux candidats ? Doivent-ils se reconvertir en priorité dans l’action locale ? Faut-il un nouveau site collaboratif pour en faire un réseau de soutien plus institutionnalisé ? Quel impact sur le fonctionnement de la démocratie américaine de cette force civique qui s’est levée ? La campagne a-t-elle préfiguré d’autres manières, plus novatrices, de faire de la politique et d’exercer une vigilance citoyennne ? Certains observateurs ont salué le passage, net aidant, d’un modèle médiatique à un modèle plus populaire non seulement de campagne mais de possible participation politique au long cours. Que peut faire Obama de la formidable communauté virtuelle qui s’est constituée au tour de sa candidature ? Ces millions de « netroots » annoncent-ils l’avènement d’un nouveau réseau progressiste, affranchi de l’intermédiation partidaire mais décidé à peser ? Ils ont eu entre leurs mains un puissant outil d’échange d’information et de coopération militante : voudront-ils et pourront-ils être davantage entendus dans le processus de prise de décisions ?

Toutes ces questions sont actuellement posées aux Etats-Unis et tournent autour de ce que nous appellerions ici une démocratie plus participative tirant parti de toutes les ressources du net.

Les Américains, qui ont inventé les sondages délibératifs et organisé de nombreux jurys de citoyens, ne sont ni sans traditions (town meetings) ni sans expériences récentes en ce domaine.

Comme le dit Jean-Louis Gassée, Français établi à Palo Alto et personnalité du business de la Silicon Valley : « un président qui s’est appuyé sur une pareille implication participative pourra à nouveau faire appel aux citoyens si, au Congrès, l’action des lobbyistes freine le changement ».

Obama a promis de faciliter la consultation en ligne des décisions du gouvernement et l’accès de tous au haut débit.

Il s’est engagé à assurer « un haut niveau de transparence et de participation des citoyens américains », en particulier sur les grands débats scientifiques qui sont aussi de grands enjeux de société.

Il a parlé d’une « démocratie communicative » et vient d’ouvrir, après la fermeture de son site de campagne, un nouveau site change.gov sur lequel on peut trouver toutes les informations relatives à la transition, un blog vidéo pour suivre ses interventions médiatiques, des pages thématiques précisant son programme sur les sujets qui préoccupent le plus les Américains (à commencer par les conséquences de la crise financière et économique), etc.

Beaucoup espèrent que la communauté internautique ne constituera pas seulement un relais pour ses messages mais sera appelée à approfondir la révolution démocratique initiée durant la campagne. De « militer » à « gouverner » à l’âge des réseaux ?

 

* * *

Ultimes remarques :

Obama a très bien agrégé l’expérience des quinquas (dont Axelrod, stratège en chef) et la vitalité des moins de 30 ans (équipe net, trio de rédacteurs de ses discours).

Une équipe soudée de fidèles, entièrement à sa main, a su mobiliser, par cercles concentriques, des personnalités, des talents et des compétences professionnelles de premier plan (dont 300 conseillers pondeurs de notes).

Outre ses multiples capteurs, Obama a disposé, pendant sa campagne, de sondages quotidiens (comme Sarkozy !).

Il a verrouillé sa communication en privilégiant le net et on n’a jamais signalé aucune fuite émanant de son équipe !
 

Sophie Bouchet-Petersen
Novembre 2008

 

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