Note

Quand les syndicats mettent l'imagination au pouvoir :
cyber-manif et B.D. polyglotte

Par Sophie Bouchet-Petersen

Comme toutes les autres formes d'engagement (politique, associatif), le militantisme syndical est confronté à la nécessité d'évoluer pour être efficace dans une société en mutation économique, sociale et culturelle. Cela ne signifie pas, pour autant, que grèves et manifestations soient des formes de lutte dépassées, bien au contraire, car il faut aussi un rapport de forces pour peser, par exemple quand un gouvernement méprisant fait la sourde oreille. En France, les grandes mobilisations du 29 janvier et du 19 mars 2009 l'ont bien montré Mais il faut aussi explorer d'autres façons de se battre. On en donne ici deux exemples : la 1ère cyber-manif syndicale organisée en 2007 sur Second Life et la B.D. européenne sur les relations Santé/Emploi/Travail.


I.- Intersyndicale d'IBM Italie :
avatars de tous les pays, unissez-vous !

Le 27 septembre 2007, des syndicats inventifs et créatifs ont organisé la première cyber-manif mondiale de salariés et réussi à faire plier une multinationale.
Tout est parti d'IBM Italie, 9.000 salariés auxquels la direction avait non seulement refusé une augmentation de salaire mais brutalement supprimé une prime d'intéressement qui correspondait, en moyenne, à 1.000 euros par personne et par an.

L'Intersyndicale RSU (Représentation syndicale unitaire), avec l'appui de l'UNI (Union Network International), réseau syndical mondial créé en janvier 2000 (1), décide d'innover par rapport à des formes de lutte traditionnelles qu'elle juge peu mobilisatrices. Elle choisit d'attaquer la direction d'IBM là où ça fait mal : son image et sa vitrine sur Second Life.

La « Big Blue » possède en effet dans cet univers virtuel plusieurs îles dédiées à la promotion de ses produits et à ses relations avec les clients ou utilisées pour des conférences de cadres et autres activités offrant le visage avenant d'une multinationale aimablement interactive, proche de ses employés et des consommateurs. La firme a investi 10 millions de dollars pour y créer un centre d'achat et incite ses salariés à naviguer hardiment. Les syndicats d'IBM Italie la prennent au mot.

La RSU et l'UNI ouvrent un QG virtuel où les avatars (2) militants peuvent se procurer un kit de manif avec tee-shirts, banderoles et mots d'ordre en trois langues, comme il sied quand on pense global pour agir local. Trois semaines de préparation, la date de la manif révélée seulement la veille, sa durée fixée à douze heures pour couvrir tous les fuseaux horaires et permettre aux internautes de tous les sites IBM dans le monde d'y prendre part : une organisation impeccable.

Le 27 septembre 2007, environ 2000 avatars manifestants, syndicalistes et sympathisants issus d'une trentaine de pays où IBM est implantée, envahissent son « archipel » sur Second Life pour appuyer les revendications des syndicats italiens. Panique au business center qui doit interrompre une réunion en catastrophe ! La première cyber-manif syndicale globalisée crée l'évènement : en Italie, le journal télévisé du soir en parle. You Tube en diffuse les images. Les dépêches d'agences et les blogs relayent l'information. Quelques journaux aussi.

Furax, IBM se refuse à tout commentaire. Ironiques, les organisateurs expliquent qu'ils n'ont fait qu'utiliser les moyens dont l'entreprise incite chacun à s'emparer. Avantages : une cyber-manif, ça ne coûte pas cher à organiser, ça mobilise des salariés qui ne descendraient pas dans la rue, ça n'ampute la paye d'aucun jour de grève, ça permet une mobilisation planétaire. Et ça peut payer : trois semaines plus tard, le PDG d'IBM Italie est contraint à la démission et un accord salarial plus équitable est signé avec les syndicats. Jolie victoire.

La RSU et l'UNI ont été, en février 2008, parmi les dix lauréats du forum NetXplorateurs qui a récompensé des initiatives particulièrement novatrices sur le net. Second Life est-il l'avenir radieux du syndicalisme ? Evidemment non ! Tous les secteurs, tous les combats, tous les moments ne s'y prêtent pas mais il est des contextes où l'investissement militant de cet univers virtuel peut avoir des résultats très réels. Cette expérience montre qu'il est possible de s'emparer des outils de la modernité et de la mondialisation pour faire aboutir des revendications légitimes.

II.- Point de vue opposé :
pour un journaliste bulgare, la Toile n'est pas la panacée...

En janvier 2009, Sofia, capitale de la Bulgarie, a été le théâtre d'importantes mobilisations demandant la démission du gouvernement. La jeune génération s'est emparée d'Internet. Un journaliste du Standart (3), rappelant les mobilisations étudiantes de 1997 qui avaient provoqué la chute du néo-communisme, se moque de ceux qui préfèrent manifester sur la Toile plutôt que devant le Parlement. « Sur Internet, remarque-t-il ironiquement, il fait moins froid et on ne se fait pas taper dessus » mais les jeunes se trompent s'ils croient pouvoir changer les choses avec leur ordinateur pour seule arme. « Si vous voulez faire tomber un gouvernement, ajoute-t-il, vous devez être prêts à vous faire casser la figure. Et, pour cela, il faut commencer par sortir de chez soi, les enfants ! Sinon, c'est votre grand-mère qui continuera à décider de votre avenir en allant consciencieusement déposer son bulletin dans l'urne pendant que vous faites joujou avec votre souris ».

Certes... Mais pourquoi opposer la rue et le net au lieu d'optimiser leur complémentarité, comme l'avaient si bien compris les mouvements altermondialistes lors des grandes manifestations de Seattle et de Gênes ?

III.- Une B.D. contre l'impact des restructurations sur la santé (4)

Vous vous souvenez du conflit de Cellatex , cette entreprise de fabrication de viscose dont la fermeture mettait à la rue 153 salariés des Ardennes ? Une soir de 2000, à bout de colère et de désespoir, les ouvriers avaient déversé des litres d'acide colorés de rouge, menaçant de polluer très gravement la Meuse. Leur lutte ne put empêcher qu'ils soient tous licenciés.

Sept ans plus tard, constatant que 8 des salariés privés d'emploi étaient morts après leur licenciement, la CGT a rouvert le dossier. Elle a relevé la troublante corrélation entre les zones industriellement sinistrées (restructurations, chômage élevé) et celles qui concentrent le plus de maladies, de comportements addictifs et de suicides. Or l'impact des restructurations sur la santé des salariés encore en poste et des chômeurs n'est jamais pris en compte.

D'où la décision d'alerter aussi bien les salariés que les dirigeants d'entreprise et les pouvoirs publics. Sous quelle forme ? Une B.D. europénne intitulée « Merci Patron » et conçue en partenariat avec quatre autres syndicats hongrois, bulgare, britannique et espagnol. A travers cinq histoires emblématiques, situées chacune dans un pays, l'ouvrage évoque de manière pédagogique et percutante l'impact des 2.000 restructurations qu'a connues l'Europe au cours de ces dernières années. Pour la France, c'est l'exemple des conditions de travail dans un centre d'appels qui a été retenu. Pour la Bulgarie, l'accent a été mis sur le rôle d'un médecin du travail dans la prévention des maladies et accidents profesisonnels. Pour la Hongrie, longtemps destinataire des fabrications délocalisées, ce sont les conséquences des délocalisations dont le pays est aujourd'hui victime à son tour.

Editée en cinq langues et financée par Bruxelles, cette B.D. donne aussi d'utiles indications chiffrées. La santé au travail ou du fait de la perte d'emploi est toujours la cinquième roue du carrosse (en matière de prévention des accidents et maladies professionnelles, la France est la lanterne rouge des pays développés). En temps de crise, elle risque encore plus de passer au dernier rang. Raison de plus pour populariser l'importance de ces questions en ayant recours à un support original.
Les plus anciens se souviendront peut-être que, dans les années 70, la longue lutte des Lip, ouvriers de l'horlogerie, avait fait l'objet d'une formidable B.D. due au talent de Piotr Barsony. Innover, c'est aussi renouer avec d'anciennes expériences : B.D. militantes, tirage au sort, occupations de logements inoccupés...
 


    (1)    - L'UNI (Union Network International) est un réseau syndical mondial créé le 1er janvier 2000 par la fusion de 4 organisations dont la Fédération internationale des employés, techniciens et cadres. L'UNI, présente dans une cinquantaine de pays, est l'une des dix fédérations internationales travaillant avec la Commission syndicale consultative de l'OCDE. Exemples de quelques uns de ses succès :
Brésil : amélioration des conditions de travail des salariés de Telefonica à Sao Paulo ;
Cameroun : signature d'un accord avec France Telecom pour les salariés travaillant en centres d'appel ;
Corée : plus de 1.000 femmes travaillant pour une chaîne de supermarchés licenciées... par SMS ! Grève brutalement réprimée par la police. L'UNI intervient pour négocier directement avec le gouvernement et sauve une partie des emplois.
L'UNI se bat également pour la transparence des fonds d'investissement (pour qu'ils assument leurs responsabilités à l'égard des entreprises dans lesquelles ils investissent) et pour la réduction de la fracture numérique (entraide syndicale pour l'acquisition d'ordinateurs et formation à leur utilisation militante).

    (2)    Pour ceux qui ne sont pas forcément familiers de Second Life, un avatar est le personnage en trois dimensions par lequel s'incarne celui ou celle qui s'aventure dans ce monde virtuel pour des raisons professionnelles, militantes ou simplement ludiques.
    (3)    cf. Courrier International du 29 janvier 2009.
    (4)    A partir d'un article paru dans Les Echos le 10 mars 2009.

 

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