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Agir dans un monde incertain,
essai sur la démocratie technique
de Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthes
Seuil, septembre 2001, 358 pages
Constat de départ : « Les avancées des sciences et techniques ne sont plus contrôlables par les institutions politiques dont nous disposons. »
I) La fin des repères traditionnels de la décision politique dans un contexte d'incertitude :
1. Comprendre l'incertitude :
A) Qu'est-ce que l'incertitude ? (Éviter la confusion fréquente entre risque et incertitude)
►Risque = Danger bien identifié susceptible de se produire. On peut alors fonder une décision qui se veut rationnelle sur des probabilités statistiques. Le décideur est dans ce cas en position d'agir s'il dispose d'un «univers des possibles » (un inventaire des options envisageables et de leurs effets).
►Incertitude = Situation où les conséquences d'une décision sont impossibles à anticiper. Toute décision rationnelle est donc inenvisageable.
B) Le développement des sciences dévoile paradoxalement de nombreuses incertitudes :
Ce phénomène est particulièrement criant dans deux domaines : l'environnement et la santé.
L'enfouissement des déchets nucléaires, les OGM, la mise en vente de nouveaux produits pharmaceutiques, les effets cancérigènes des téléphones portables... « Aucun expert ne peut nous rassurer » sur les risques de ces nouvelles techniques.
1. Dépasser la société de défiance :
La « société du risque »1 est fondée sur un paradoxe : le citoyen, lorsqu'il veut résoudre les problèmes que n'ont su ni prévoir ni éviter les spécialistes, n'a pas d'autre stratégie que de faire appel à eux. Or, écarté par le dédain des sachants et des institutionnels, et en l'absence de dialogue et d'ouverture de leur part, il subit le clivage entre experts et profanes, tout en multipliant les organes administratifs de contrôles et de surveillance. Cette incommunicabilité explique le climat de suspicion et de méfiance généralisée dont il faut s'extraire.
I) Comment agir dans l'incertitude ?
1. La dynamique décisionnelle de la précaution et de l'« action mesurée »
A) Le principe de précaution :
Définition : Dans le doute sur l'existence et la portée d'effets potentiellement négatifs, démarche d'évaluation du danger et de recherche des moyens de sa maîtrise.
Deux confusions étayent fréquemment les critiques du principe de précaution :
Contrairement au cadre de la décision traditionnelle, la précaution ne fixe pas des objectifs à atteindre, mais des moyens à mettre en oeuvre pour explorer l'univers des possibles.
B) L'action mesurée :
« La prudence est la meilleure part du courage». Les décideurs doivent avoir, en cas d'erreur, la possibilité de revenir en arrière et d'appréhender à nouveau des options qu'ils avaient abandonnées. Pour éviter l'irrévocable, il faut quitter le cadre des décisions traditionnelles et accepter de prendre, plutôt qu'un seul acte tranché, une série d'actes mesurés.
Cette nouvelle dynamique décisionnelle, qui pour s'enrichir doit s'ouvrir aux profanes, modifie alors les rapports entre science, politique et espace public.
1. « Décider, c'est ouvrir la boîte de Pandore »
A) Les forums hybrides :
Les institutions politiques actuelles sont « conçues pour protéger les experts, et non pour permettre aux non-experts de s'exprimer. » Or on constate l'apparition de « forums hybrides », espaces publics où des acteurs hétérogènes qui s'estiment concernés (experts, hommes politiques, techniciens, profanes...) tentent de quitter le climat de soupçons pour le débat d'investigations.
L'enjeu de l'apparition de ces nouvelles controverses est la délimitation entre technique (champ des experts) et social (champ des profanes) : car dès l'instant où un dossier dépasse les enjeux techniques, il doit entrer dans le débat public.
B) Encourager les controverses :
Accepter ces « forums hybrides », c'est prendre un risque : la contestation de la place de l'expert et du représentant institutionnel. Mais en contrepartie, c'est « mettre un terme au temps du mépris et de l'indifférence », et encourager des controverses qui vont conduire autant à l'exploration des problèmes en dehors de leur sphère traditionnelle (« faire sortir la science des laboratoires ») qu'à une expérience et un apprentissage des acteurs du débat (familiarisation collective des enjeux et dépassement des « jeux de rôles stériles entre citoyens ordinaires et représentants légitimes . »)
I) Oser la démocratisation de la démocratie :
1. Les cloisonnements de la démocratie représentative :
A) L'isolement des experts :
Les chercheurs ont la culture de l'isolement. Une brève chronologie démontre que depuis le XVIIe s., l'histoire des sciences est l'histoire d'un progressif repli sur soi : loin de sa posture originelle de curiosité, la figure moderne de la recherche (confinée, retirée et coupée du monde) s'est peu à peu imposée avec la quête de l'exactitude, de la précision et de l'efficacité. L'espace restreint du laboratoire est devenu la forme de cet isolement. Mais comment les experts qui vivent en dehors du monde peuvent-ils y avoir une telle influence ?
La scientisation de la société a conduit à une « laboratorisation » du monde. Dans un souci de transposition parfaite, certaines parties du macrocosme de la société se sont calquées sur le microcosme du laboratoire (ex: Pasteur et la généralisation de la vaccination). La science s'est alors organisée en un cycle ternaire : la traduction du monde complexe dans le laboratoire ; le travail de recherche ; la transposition de la découverte dans le grand monde. C'est par cette transposition grossière que les spécialistes peuvent changer la vie des profanes sans pour autant les associer à la conception et à la mise en oeuvre de ce changement. L'implication des profanes est donc légitime et nécessaire, car l'incertitude met à mal ce monde laboratorisé.
B) Le paradoxe de la représentation politique :
Le système représentatif est fondamental pour la démocratie, non seulement parce que l'assemblée de tous les citoyens est impossible, mais avant tout parce que le processus du choix des représentants est également le processus d'expression et de formation des volontés. « Sans-porte parole, pas de prise de parole. »
Cependant, le représentant, une fois légitimé dans son rôle, éclipse ceux qui l'ont élu. « Je vous ai compris! » fait exister la volonté du peuple en l'exprimant, mais le réduit par là même au silence, en le dissimulant derrière son porte-parole légitime. « Représenter, c'est faire taire ».
La représentation, bien que fondamentale, est donc de facto imparfaite. Associer la démocratie « dialogique » à la démocratie « délégative » serait alors stabiliser et renforcer l'édifice démocratique.
1. « Parler avec le peuple au lieu de parler à sa place. »
Les profanes peuvent intervenir à trois occasions dans l'espace public :
→ La formulation des problèmes :
Les exemples sont nombreux de simples citoyens qui, à travers leur implication personnelle ou leurs propres investigations, deviennent des experts à part entière d'un sujet particulier. Les profanes peuvent alors, par leur connaissance d'usage, permettre une accumulation primitive de connaissances, mais également jouer un rôle de vigies, en rendant compte aux spécialistes d'un évènement problématique ignoré jusque là.
→ La recherche de solutions :
Les profanes peuvent intervenir dans le collectif de recherche, soit directement en participant à une expérience, soit en recrutant leurs propres experts afin de stimuler et d'exiger plus de rigueur de la part des chercheurs institutionnels (qui possèdent parfois le monopole de l'information).
→ La mise en oeuvre de réponses :
C'est là que le rôle des profanes est le plus important, car leur connaissance du terrain et de ses spécificités est la condition sine qua non d'une transposition efficace et concrète, ainsi que d'une évaluation des effets des dispositifs mises en oeuvre.
Dans le cadre de l'incertitude, l'association immédiate de tous les acteurs profanes, au sein d'activités de vigilance et d'exploration des mesures potentielles est donc le nouveau cadre décisionnel le plus approprié. Les citoyens doivent être considérés comme des « spécialistes à part entière », au sein « d'une investigation et d'une expérience collectives, faites d'allers-retours constants entre spécialistes et profanes. »
I) Éléments de langage :
« La politique est l'art de traiter les désaccords, les conflits, les oppositions, et pourquoi pas de les faire surgir, de les favoriser, de les multiplier, car c'est ainsi que des chemins inattendus s'ouvrent, que les possibles se multiplient. »
« Le consensus est souvent le masque qui cache les rapports de domination et d'exclusion ».
Fiche de lecture réalisée par Jean-Michel