Immigration et développement :
quel cercle vertueux ?

Par Sophie Bouchet-Petersen

 

Texte écrit à partir, principalement, d'un texte du très beau livre Cette France-là, sur les politiques sarkozyennes relatives à l'immigration et ceux qui en font les frais (diffusion La Découverte, janvier 2009).

Le discours officiel nous parle de réciprocité, de valorisation mutuelle, de rupture avec une tradition de décisions unilatérales, de concertation plutôt que de pillage des élites et de la main d'oeuvre du Sud, de favoriser le développement pour que les malheureux ne soient plus tentés de s'expatrier. En encourageant les investissements directs d'entreprises françaises + le soutien aux projets d'utilité publique, il s'agirait de substituer partiellement des échanges de biens et de services à l'expatriation des personnes. On nous dit aussi qu'il faut en finir avec les donateurs condescendants et renforcer l'estime de soi des bénéficiaires en sollicitant l'implication de leurs Etats dans des politiques conjointes de gestion des flux migratoires.

Les trois mots d'ordre du « développement solidaire » ainsi actualisé : stopper le pillage humain + augmenter les opportunités sur place + faire des gouvernements du sud de « vrais partenaires » d'un échange équitable et mutuellement valorisant.

Voilà pourquoi, nous dit-on, la bonne politique new look devrait reposer sur :

- les migrations de travail avec titres de séjour de durée limitée ;

- l'aide aux investisseurs français ;

- l'aide aux retours volontaires des immigrés

L'entraide plutôt que l'assistance, le besoin mutuel et la responsabilité partagée : apparemment irréprochable mais, en réalité, cette rhétorique repose sur des mécompréhensions fondamentales et les solutions promues n'ont aucune chance d'atteindre les objectifs fixés (en supposant que lesdits objectifs soient bien l'objectif...).

 

I.- La fuite des cerveaux

Toutes les études sur le sujet montrent que c'est parmi les originaires des pays les plus pauvres et les moins peuplés que les diasporas émigrées comptent le plus de qualifiés = c'est eux qui ont le taux d'exportation des cerveaux le plus élevé. Normal : leurs marchés intérieurs sont ceux qui offrent le moins d'opportunités d'emploi et de progression.

Ce qu'il est essentiel de comprendre : le développement économique local susceptible d'inciter à rester est une perspective de longue durée alors que la décision d'émigrer est un choix à court terme.

Conséquence : favoriser le 1er (développement) au détriment du 2ème (émigrer) ne marche pas et n'a aucune incidence sur la motivation au départ car ce ne sont pas les mêmes temporalités.

Pire, malgré les belles déclarations sur le non pillage des cerveaux, les politiques d'émigration sélective augmentent toujours la proportion des qualifiés parmi les émigrants !

 

II.- L'émigration au service du développement : titres de séjour et circulations fluides

On a observé que le projet d'émigrer est une motivation majeure pour la poursuite des études et l'élévation du niveau de formation. Ces efforts pour obtenir dans un pays du sud une qualification monnayable sur le marché du travail des pays développés, en améliorant le capital humain, constituent une raison supplémentaire de partir à court terme mais aussi une chance, en cas de retour, de contribuer au développement à long terme. Pour que cette incitation à la formation par le projet migratoire puisse bénéficier à terme au pays d'origine, il faut des canaux de circulation fluides entre pays d'origine et d'accueil.

Tous les économistes qui ont travaillé sur le sujet mettent en évidence l'incidence de la nature des titres de séjour sur la promotion ou la dissuasion d'une circulation des cerveaux capable d'optimiser le rapport émigration qualifiée/développement du pays d'origine.

Ils montrent que ce sont les titres de séjour à durée indéterminée qui favorisent les va et vient les plus efficaces pour le réinvestissement dans le pays d'origine du capital humain qui s'est initialement valorisé dans le pays d'accueil.

C'est également la position que, de longue date, défend Ségolène Royal et la raison pour laquelle elle prône (comme elle l'a à nouveau dit dans son discours de Dakar) des visas à durée indéterminée qui garantissent ce droit à l'aller et retour.

C'est exactement le contraire de l'immigration de travail promue par le gouvernement avec ses titres temporaires indexés sur des offres d'emplois spécifiques, soumis à des renouvellements limités et aléatoires.

En effet :

- elle dissuade aujourd'hui ceux aux compétences les plus sollicitées de venir en France (ils vont de plus en plus voir ailleurs) ;

- elle incite les étrangers présents sur notre sol à ne jamais rentrer chez eux par crainte de ne pas obtenir de nouvelles autorisations de séjour.

Première conséquence : Sauf à se réjouir du déclin déjà palpable de l'attractivité de notre pays, « l'immigration choisie » n'est pas armée pour substituer au pillage des cerveaux une circulation productive (et mutuellement bénéfique) du capital humain.

Deuxième conséquence : L'erreur majeure de l'actuelle politique migratoire est de s'appuyer sur la théorie obsolète de la substituabilité entre commerce international et migrations dont tous les spécialistes savent qu'elle ne marche pas. On croyait jadis que la spécialisation des pays du sud en fonction de leurs avantages comparatifs serait porteuse de prospérité générale et offrirait, par la stimulation de la croissance et de l'offre d'emploi, des alternatives à l'expatriation.

On croyait aussi que la décision d'émigrer procédait uniquement d'une estimation rationnelle des écarts de revenus escomptés.

Les économistes du développement (qui ont procédé à des analyses fines des motivations de l'émigration et de l'impact social de la libéralisation des échanges avec le Sud) ont montré que, plus que le pari de « gagner plus » en partant, c'est la répartition des richesses (et son évolution) dans la société de départ qui est déterminante --> plus que le dénuement « en soi », c'est la hantise ou l'expérience du déclassement et l'appauvrissement qui pousse au départ.

La libéralisation du commerce joue là un rôle déterminant car la spécialisation dont elle s'accompagne concentre la richesse dans quelques branches exportatrices parallèlement à une contraction du marché intérieur et à une augmentation du chômage dans les secteurs où les importations remplacent les productions domestiques jadis pourvoyeuses d'emplois. Ce phénomène est aggravé par la suppression des tarifs douaniers qui prive les gouvernements de recettes affectables aux politiques publiques, budgets sociaux et autres façons d'atténuer les chocs ou de gérer les transitions.

Autrement dit : l'intensification des échanges de biens et services entre la France et les pays du Sud non seulement n'est pas une solution de substitution qui retiendra chez eux les candidats au départ mais, dans un premier temps, elle attisera même les désirs d'émigration (le cas du Sénégal est de ce point de vue exemplaire).

Il faut donc penser et organiser les complémentarités au lieu de croire que le déferlement sur le sud des marchandises et capitaux du nord enrayera la propension à émigrer.

C'est l'inverse de ce que fait le gouvernement !

Cette approche alternative et pragmatique ne signifie ni un appel au protectionisme du Sud ni un alibi pour baisser l'aide au développement du Nord car – à condition que ces processus soient efficacement régulés – ils entraîneront un essor à moyen terme des pays d'origine.

Mais il n'y aura aucun rééquilibrage tant que l'émigration ne sera pas traitée comme un complément indispensable de l'ouverture du commerce international et de l'aide au développement.

Troisième conséquence : L'autre erreur du gouvernement tient à sa méconnaissance des corrélations entre circulation des richesses et migrations humaines. Les économistes du développement et même la Banque Mondiale mettent aujourd'hui l'accent sur l'importance des transferts financiers des émigrés vers leur pays d'origine. Dans plus de 20 pays d'émigration, ils représentent plus de 10% du PIB et leur montant est souvent supérieur aux principaux revenus d'exportation.

D'où ce paradoxe : alors que la mondialisation marginalise les pays peu développés (le commerce international + les flux de capitaux + les transferts de technologie leur sont défavorables), seul le phénomène migratoire et ses transferts financiers massifs les insèrent dans l'économie mondiale car ces transferts apparaissent comme les seuls facteurs de réduction de la pauvreté imputables à la mondialisation des échanges. Leur montant total a été évalué par la Banque Mondiale à 250 milliards de dollars en 2005 = autant que les investissements étrangers et plus que l'aide au développement !

Au Sénégal, ces transferts ont représenté en 2007 3 fois le montant des investissements étrangers !

Ces transferts (ou du moins leur partie « formelle » évaluée à 160 milliards de dollars) sont surtaxés par des banques comme Western Union, leur principal vecteur : de 15 % 20 % !! Merveilles du commerce dans un monde où la taxation des capitaux est réputée impossible mais où la surtaxation des transferts des pauvres est un juteux business...

Proposition : stop au racket ! Généraliser ce qu'a évoqué l'Ecobank pour les pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine = transferts à taux zéro (La Tribune décembre 2008). Ou taxation minimale, position défendue, notamment, par les auteurs de « Cette France-là » (à lire absolument !) et par Esther Duflo. Cette mesure, de justice et d'efficacité, aurait en outre l'avantage de compenser la tendance à la baisse de ces transferts sous l'impact de la crise qui frappe les migrants. Elle montrerait qu'on peut saisir, dans la tourmente, des opportunités inédites.

On reproche souvent à ces transferts financiers d'aller plus au soutien des proches et de leurs consommations courantes qu'à celui de l'investissement productif industriel et marchand. Ce n'est pas faux mais il s'avère qu'ils sont plus efficaces que tous les autres flux financiers pour faire reculer la pauvreté des familles et assurer un minimum de stabilité ; ils ont en outre un rôle contra-cyclique très utile.

Dans une perspective de développement, le vrai sujet est donc d'articuler investissements publics, investissements privés et transferts financiers des migrants.

Le gouvernement français fait exactement le contraire en conditionnant son soutien économique à... un tarissement des transferts des migrants via sa politique de quotas et les engagements de réadmission exigés des pays d'origine !

Autrement dit : la politique de la France favorise ce qu'elle condamne, entrave ce qu'elle prétend favoriser et oppose ce qu'il faudrait articuler !

Le pronostic est aisé : avec cette méconnaissance des réalités empiriques et cette irrationalité des choix opérés, les résultats ne seront pas au rendez-vous, ni le tarissement des flux migratoires, ni le développement des pays du sud.

Le gouvernement Sarkozy, qui visiblement ne comprend rien à l'époque, se trompe et nous ment.

Inefficacité assurée et traitement indigne des migrants.


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