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A propos des tirailleurs sénégalais
« On fleurit les tombes.
On réchauffe le Soldat Inconnu.
Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme. »
(Léopold Sedar Senghor, « Hosties Noires »)
« Tirailleurs sénégalais » est le terme générique qui désignait tous les soldats africains des colonies françaises.
1857 : Louis Faidherbe, gouverneur général de l'Afrique occidentale française (AOF), en manque d'effectifs venus de la métropole, crée le premier corps des tirailleurs sénégalais. Jusqu'en 1905, ce corps intègre des esclaves rachetés à leurs maîtres locaux et des prisonniers de guerre. Ensuite, il n'intègre théoriquement que des « volontaires » (un « choix » souvent né de la misère) mais, surtout en Afrique noire, beaucoup d'enrôlés de force.
1914-1918 et 1939-1945
Ils jouent un rôle décisif dans les deux guerres mondiales et les pertes, dans leurs rangs, sont massives.
Pour les nazis, les tirailleurs sénégalais sont « des singes » qui n'ont pas droit aux honneurs de la guerre.
A Chasselay, un village proche de Lyon encerclé par les nazis, ceux-ci laissent la vie sauve à leurs prisonniers blancs mais abattent tous les Noirs.
La capitaine N'Tchoréré est abattu à bout portant alors qu'il demande, en tant qu'officier français fait prisonnier, à être traité avec les honneurs dus à son grade.
Encore préfet, Jean Moulin résiste à une grossière intoxication des nazis qui lui demandent de déclarer que les troupes noires ont violé et massacré femmes et enfants victimes des bombardements allemands. Il tient bon et refuse d'être complice de la machination.
1944 : la scandaleuse répression de Thiaroye (Sénégal)
En novembre 1944, un bataillon de tirailleurs arrive au camp militaire de Thiaroye, près de Dakar, pour y être démobilisé. Ils attendent depuis longtemps le paiement des arriérés de leur solde et le versement de leur pécule mais les autorités françaises diffèrent sans cesse et les mènent en bateau.
Ils finissent par se mutiner et retenir un général qui promet de régler le problème.
Mais, dans la nuit du 1er décembre 1944, des militaires de l'armée française donnent l'assaut au camp et répriment dans le sang, en les surprenant dans leur sommeil, ceux qui n'avaient fait que réclamer leur dû.
L'affaire sera étouffée. On ne saura jamais le nombre exact de morts.
Cet épisode honteux est évoqué par Senghor dans un poème écrit au lendemain de la répression du camp de Thiaroye (cf. extrait ci-dessous).
Le grand cinéaste Ousmane Sembène y consacre un film : « Camp de Thiaroye », grand prix du jury du Festival de Venise en 1988.
Boubacar Boris Diop en fait une pièce de théâtre : « Thiaroye Terre Rouge » (L'Harmattan, Encres Noires, 1998).
Ségolène Royal, dans son discours de Dakar, a rappelé leur mémoire.
1959 : la cristallisation des pensions et des décennies de discrimination
Il faudra attendre 2006, l'émotion de Jacques Chirac lors de la projection du film « Indigènes » et l'insistance de Jamel Debouze, pour qu'enfin soit abolie l'injuste « cristallisation des pensions » qui les avait gelées en 1959, au moment des premières indépendances, avec décision de ne pas les indexer sur le coût de la vie. Durant plusieurs décennies, ce régime du « deux poids, deux mesures » prévaudra : les tirailleurs sénégalais toucheront entre 1/4 et 1/10ème de la pension d'un ancien combattant français.
Dans les années 80, 700 anciens tirailleurs portent plainte contre ce traitement discriminatoire et obtiennent gain de cause devant la Commission des droits de l'homme de l'ONU : en vain.
En 1996, un ancien sergent-chef sénégalais, Amadou Diop, porte plainte contre l'Etat français.
En 2001, le Conseil d'Etat lui donne raison (à titre posthume car il est mort) mais le gouvernement Jospin recule devant le montant du rattrapage. De nombreuses décisions de justice vont pourtant dans le même sens : les différences de pensions sont une discrimination illégale qui viole l'article 14 de la Convention européenne des droits de l'homme.
2002 : Michèle Alliot-Marie est violemment interpellée lors d'un voyage au Sénégal. Le Conseil d'Etat demande à la France de verser aux tirailleurs les mêmes pensions que celles de leurs frères d'armes français. Le gouvernement Raffarin en applique une interprétation a minima : le niveau des pensions est recalculé à partir du niveau de vie de chaque pays, au motif de « l'équité » plutôt que de l'égalité et au prétexte que trop d'argent versé aux tirailleurs encore vivants déstabiliserait les économies africaines ! Cette « décristallisation partielle » correspond à une revalorisation de l'ordre de 20% et à un rappel plafonné à 4 ans (pour cause de déchéance quadriennale).
Le bal des faux-culs continue.
La mobilisation des tirailleurs aussi (avec l'appui notamment du GISTI, du Conseil national pour la défense des droits des anciens combattants d'outre-mer, de la Ligue des droits de l'homme.
Les anciens tirailleurs ne demandent pas l'aumône mais l'égalité des droits : ils ont combattu au même titre que tous les soldats français. Comme l'a déclaré l'un d'eux : « sur les champs de bataille, les balles n'étaient pas discriminatoires ».
La question des pensions a été vécue comme un symbole de la mauvaise foi de la France qui s'est échinée, gauche et droite hélas confondues, à jouer la montre dans l'attente d'une disparition progressive des vieux tirailleurs. Cela s'appelle du racisme institutionnel.
Automne 2006 : Ségolène Royal, en visite au Sénégal, dit sa colère face à cette injustice persistante.
Jacques Chirac demande au gouvernement de régler enfin la question.
Il reste alors environ 15.000 vétérans en Afrique subsaharienne (essentiellement au Sénégal, au Mali, au Tchad).
Sophie Bouchet-Petersen
Poème de Senghor sur la répression du camp de Thiaroye
Prisonnier noirs je dis bien prisonniers français, est-ce donc vrai que la France n'est plus la France ? (...)
Non vous n'êtes pas morts gratuits ô Morts !
Ce sang n'est pas de l'eau tépide.
Il arrose épais notre espoir, qui fleurira au crépuscule.
Il est notre soif notre faim d'honneur, ces grandes reines absolues
Non, vous n'êtes pas morts gratuits.
Vous êtes les témoins de l'Afrique immortelle.
Vous êtes les témoins du monde nouveau qui sera demain.
Dormez ô Morts ! Et que ma voix vous berce, ma voix de courroux que berce l'espoir.
(Paris, décembre 1944)
Pas de nom pour les tombes des tirailleurs sénégalais
Dans « Les Sources du Nil », chroniques rochelaises, Jean-Jacques Salgon (auquel Ségolène Royal a remis en 2005 le Prix du Livre en Poitou-Charentes) évoque les tombes anonymes des tirailleurs sénégalais dans le carré militaire du cimetière St Eloi de La Rochelle :
« Les soldats et marins morts à la guerre de 14-18 ont quant à eux un parc de croix blanches fraîchement repeintes et ornées de jolies cocardes tricolores (…). Les croix parfaitement alignées et rigoureusement identiques évoquent un régiment pendant la revue, auquel le sous-officier viendrait tout juste de crier « repos ! ». Cependant cette belle régularité est rompue ça et là par le couac de deux ou trois stèles en forme de planche coranique, directement fichée en terre.
En s’approchant, on peut se convaincre que si chaque croix porte bien le nom et le prénom d’un soldat « mort pour la France », sur ces stèles dissidentes ne figure que cette laconique mention : « 1 tirailleur sénégalais », ce « un » écrit comme un chiffre en disant d’ailleurs encore plus long que l’absence de patronyme sur ce qu’ont été certaines réalités de la guerre et de la colonisation ».