La vie est dure pour les femmes des détenus rwandais, contraintes, des années durant, de nourrir seules leurs familles et de s'occuper de leurs maris emprisonnés. Et souvent, elles sont bien mal récompensées de leurs efforts au retour de leur époux !
Samedi, jour des travaux communautaires chaque fin de mois au Rwanda. En fin de matinée, Gitarama, au sud du pays, ressemble à un désert. Après les travaux, les habitants participent aux réunions administratives. Pourtant, à l’entrée de la ville, des centaines de gens, en majorité des femmes, se regroupent. Elles apportent toutes des colis : de grands sacs en papier remplis de fruits, de petits jerrycans pleins de lait,… Abritées sous des parapluies pour se protéger du soleil accablant, certaines attendent depuis près de quatre heures de rendre visite à leurs maris détenus dans la prison de la ville.
Elles ont le droit de les voir une fois par mois, alors que les années passées elles pouvaient les rencontrer jusqu'à deux jours par semaine. Celles qui le peuvent financièrement et s'en sentent l'obligation morale viennent régulièrement à la prison. Pour certaines, c'est devenu une routine. Béatrice M., de Ntongwe, au sud du pays, s'est levée à 3 h du matin pour apporter à manger à son fils qui purge une peine de 5 ans pour avoir violé une fille. Elle avait fait ce même chemin pendant huit ans pour nourrir son époux alors accusé de crimes de génocide. “Imaginez que je vais avoir passé treize ans à faire ce parcours !”, s'exclame-t-elle fataliste. Dans cette prison où résident ceux qui sont condamnés à de longues peines (perpétuité, 30 ans, 15 ans…) les femmes comme elles sont nombreuses à venir des années durant nourrir et soutenir leurs époux.
D'autres, dont les maris ont des maladies digestives qui ne leur permettent pas de manger le maïs (plat principal des prisonniers), sont obligées de leur apporter de la nourriture chaque jour. “Ces femmes portent une croix éternelle sur leur dos, souvent au-dessus de leurs moyens”, explique, compatissante, une surveillante de la prison devant laquelle elles passent quotidiennement. Mais, ajoute-t-elle, les hommes ne sont pas aussi patients : “Il y a ici une femme emprisonnée. Son époux ne vient jamais lui rendre visite et il a interdit à ses enfants de venir. Ces derniers doivent mentir et dire qu’ils vont chez les grands-parents pour passer la voir.” Selon les statistiques de la Ligue rwandaise pour la promotion et la défense des droits de l’homme (LIPRODHOR) les 14 prisons civiles rwandaises abritaient, en février 2008, près de 60 000 détenus.
Abandonnées…
Travaillant sans relâche pour nourrir leurs conjoints et leurs enfants, ces femmes ne sont pas toujours récompensées de leur courage et de leur dévouement quand leur époux a fini de purger sa peine. Kankindi A., du Nord, s’est occupé de son fils et de son mari emprisonnés de 1994 à 2003. À sa libération, ce dernier a vendu certains champs et s’en est allé avec une autre. Parfois, la belle-famille ou des voisins font courir des bruits, sans fondement, sur la méconduite des épouses ou leur mauvaise gestion ce qui cause des tensions : “Le jour de la visite, la femme se sent comme dans un interrogatoire ou se voit rejetée à la sortie en prison de son époux”, témoigne Karegeya, un ancien prisonnier.
Elles ne bénéficient d'aucune indulgence. Restée seule à la maison avec quatre enfants, Françoise M., de Kigali, a été engrossée par un homme qui louait une de ses maisons. Son mari n’a pas pu le supporter. “Quand je lui ai apporté à manger au 1930 (prison centrale de Kigali, Ndlr), il m’a giflée sur le champ et j’ai été défendue par les autres prisonniers”, témoigne-t-elle.
Sortir de l'isolement
En 2006, le rapport de la commission parlementaire chargée de “rechercher” les causes de l’idéologie du génocide dans le pays a accusé certaines de ces femmes de prisonniers de véhiculer les haines ethniques dans leur foyer. “Elles disent par exemple à leurs enfants que les Tutsis sont les causes majeures de l’emprisonnement des leurs et de la situation malheureuse qu’elles endurent”, stipulait le rapport. Pourtant, peu à peu ces femmes se réconcilient avec des familles décimées par les leurs. À la fin du génocide, certaines d’entre elles, ainsi que leurs enfants, étaient injuriées voire battues par les rescapés. Avec les gacaca, la société a compris qu’elles n’étaient généralement pas associées aux crimes de leurs maris.
Pour ces femmes de détenus, participer à une association est aussi une manière de ne plus se sentir isolées. Ubutwali bwo Kubaho (Courage de vivre) est une association de femmes qui regroupent les deux camps à Butaré : “Elles étaient tendues entre elles après le génocide. Je leur ai montré que loin des séparations, elles avaient beaucoup en commun”, déclare l’abbé Jérôme Masinzo, un de ses initiateurs. À l’heure des gacaca, leur courage a poussé leurs maris emprisonnés à avouer leurs crimes et à faire la lumière sur ce qui s’était passé pendant le génocide. “Je n’ai su où mes proches étaient enterrés que grâce à un des maris sorti de la prison”, se félicite Mme Mukamana, une rescapée. Réconciliées, les 1 700 femmes de cette association sont aussi solidaires. Elles ont ainsi réussi, après 13 ans d'efforts, à acheter ensemble un taxi qui fait entrer de l’argent dans la caisse commune.
Ecrit le 20 Aout 2005

