| 12 Juillet 2010
C'est ainsi que Newsweek le décrivait en 2009.
Hors des Etats-Unis, il fait figure d'oracle néo-keynésien.
I.- Repères biographiques
Né en 1943, Joseph Stiglitz grandit en Indiana.
Sa mère enseigne dans une école publique dont les élèves sont majoritairement afro-américains. Son père, dit-il, lui a appris l'importance de la Sécurité sociale (et de son paiement ponctuel pour les domestiques).
Un test de personnalité passé au lycée le destinait au rabbinat mais il choisit et excelle précocement en sciences économiques.
A 22 ans, en 1965, il écrit sa première étude théorique qui conteste l'analyse marxiste selon laquelle les nations européennes ont besoin de leurs colonies pour y écouler leurs productions excédentaires. Selon Stiglitz, c'est plutôt parce que les colonies ouvrent de nouvelles perspectives d'investissement rentables qu'elles sont précieuses aux métropoles et parce que celles-ci peuvent y orienter les investissements de manière à éviter toute concurrence avec leurs industries (comme l'Angleterre qui empêche l'Inde de développer une industrie textile).
Dès cette époque, il s'intéresse aux pays dominés et, plus tard, dénoncera sans relâche les subventions que les pays riches accordent à leurs agricultures car elles interdisent aux pays pauvres d'être compétitifs.
MIT (dont il est diplômé), Cambridge, Yale, Oxford, Stanford, Princeton... Sitglitz fait une brillante carrière universitaire. L'un des leitmotivs de ses travaux est « l'asymétrie de l'information » (information déséquilibrée entre les parties) et son rôle dans les dysfonctionnements récurrents des marchés financiers, du crédit et du travail.
En 1984, il écrit avec Carl Shapiro un article où il soutient que le chômage est « un instrument de discipline » qui empêche les travailleurs de tirer au flanc...
En 1993, il rejoint le Conseil économique de Clinton et en devient président, décision courageuse pour une super-star universitaire. Il y est à l'origine de plusieurs décisions du président américain (convaincant notamment le Trésor d'émettre des obligations indexées sur l'inflation) mais s'y fait quelques ennemis car il n'hésite pas à défendre publiquement son point de vue même quand les arbitrages lui ont été défavorables.
Devenu en 1997 économiste en chef de la Banque Mondiale, il préconise une transition très progressive des ex-pays de l'Est vers l'économie de marché, commençant par la mise en place de nouvelles institutions. Il n'est pas suivi : à l'est, la conversion au capitalisme est brutale, souvent chaotique, et les nouveaux convertis rejoignent les rangs des ultra-libéraux.
Durant la crise financière asiatique de 1997-1998, Stiglitz critique publiquement les programmes d'ajustements structurels imposés par le FMI, qu'il accuse de détruire les économies et de multiplier les défauts de paiements.
En 1999, il quitte la Banque Mondiale pour l'université de Columbia.
En 2000, il fonde l'Initiative pour le Dialogue de politique économique (Initiative for Policy Dialogue – IPD), réseau mondial d'économistes, d'experts et de décideurs qui étudient les questions économiques complexes et proposent des alternatives aux prescriptions du FMI.
Conformément à ses convictions sur les ravages de « l'information asymétrique » et sur le nécessaire partage démocratique de l'information économique, l'IPD organise aussi des ateliers pour permettre aux medias et à la société civile de peser en connaissance de cause sur la prise de décision.
En 2001, il obtient le Prix Nobel d'économie.
Pour atteindre, au-delà de ses livres (voir bibliographie ci-après), un plus large public, Stiglitz se tourne vers le cinéma et produit un documentaire « Around the World with Joseph Stiglitz » (Le tour du monde avec Joseph Stiglitz) qui montre comment les bienfaits du capitalisme pourraient être répartis plus équitablement. Plus optimiste que Michaël Moore (dont il salue cependant les dénonciations), il croît que le capitalisme du 21ème siècle peut et doit être dirigé par le peuple.
En 2004, il est invité au Forum social de Bombay car nombre d'altermondialistes puisent dans ses livres des munitions contre les errements de la globalisation financière.
En 2008, il est nommé par Nicolas Sarkozy (avec Amartya Sen) à la tête de la Commision chargée de réfléchir à un indice alternatif au PIB, prenant en compte les performances économiques, sociales et environnementales. Rendu en septembre 2009, son rapport est jugé modérément convaincant malgré des apports et... oublié par Sarkozy.
La même année, Stglitz est nommé par l'ONU à la tête d'une mission de réflexion sur la réforme du système financier et monétaire international (rapport également remis en septembre 2009).
II.- Florilège de quelques avis et prises de position récentes
Stiglitz a beaucoup travaillé sur l'impact des marchés financiers sur l'économie réelle. Il estime que les banques, telles qu'elles fonctionnent actuellement, jouent un rôle marginal dans les vraies créations d'emplois. Ce qui les intéresse : les méga-fusions à plusieurs milliards de dollars et, en cas d'échec de ces juteux meccanos, des « plans de réduction des coûts » qui détruisent les emplois.
Raison pour laquelle il faut les forcer à exercer ce qui devrait être leur métier : gérer les risques, allouer du capital, prêter aux PME, développer un système de paiement efficace.
Scandalisé par la spéculation sur les maillons faibles de la zone euro, il estime que les dettes extérieures et déficits publics de la Grèce, du Portugal, de l'Espagne, de l'Italie, etc. sont d'abord le résultat du sauvetage des banques dont les méfaits sont à l'origine de la crise : « et maintenant, ces mêmes institutions financières font des fortunes en mordant la main de leurs sauveurs. On leur a donné de l'argent bon marché pour faire ce qu'elles voulaient, sans contraintes, et elles l'utilisent pour maximiser leurs profits, sans se soucier des coûts sociaux induits ».
Pire : « ces financiers qui nous ont mis dans le pétrin réclament une aggravation de la situation. Car si on réduit les déficits publics, l'économie replongera ».
Stiglitz est partisan d'une régulation ferme de la mondialisation et d'une taxe sur les transactions financières.
Il estime que l'Europe et les Etats-Unis sont actuellement trop timorés.
1) En Europe, les plans d'austérité conduiront au désastre, comme lors de la Grande Dépression des années 30. Le manque de solidarité européenne le sidère.
Il rappelle que le déficit structurel de la Grèce est inférieur à 4%. L'ampleur du déficit conjoncturel, résultat pour partie des errements du gouvernement précédent et des « conseils » scandaleux de Goldman Sachs, est d'abord dû à la crise mondiale. D'où l'inadéquation de l'amère médecine imposée aux Grecs par le FMI et Bruxelles.
Si le taux de chômage (en particulier des jeunes) augmente encore, lourd de risques de révoltes sociales violentes, arrivera un moment où Athènes, Madrid et Lisbonne se poseront la question de la maîtrise, hors euro, de leurs politiques monétaires.
Après tout, rappelle-t-il, l'Argentine s'en est sortie comme ça : en rompant le lien du peso avec le dollar (et en restructurant sa dette), ce qui lui a permis de renouer avec un taux de croissance de 8% depuis 6 ans.
La seule alternative à l'éclatement de la zone euro = soutenir l'économie en investissant et non la brider par des plans de rigueur socialement ravageurs.
1) S'agissant des Etats-Unis, Stiglitz défend le rétablissement de la loi qui, en 1933, avait séparé banques commerciales et banques d'investissement. Il a lutté contre l'abrogation de cette loi en 1999, prédisant qu'elle ouvrirait la voie à une implosion du système financier. Ce fut le cas.
Il s'inquiète du poids des lobbys financiers et de leur capacité d'inhibition des régulations nécessaires. Certes, le projet de loi en discussion au Sénat sur la réforme de Wall Street comporte des avancées (sur la sécurisation des produits financiers, les transactions de produits dérivés, la réduction des commissions bancaires sur les débits). Mais les grandes banques ont, craint-il, réussi à empêcher les réformes essentielles (et sont plus que jamais « to big to fail ») : pas d'interdiction des produits dérivés pour celles qui ont bénéficié de soutiens publics, seulement une interdiction à venir des garanties gouvernementales implicites financées par les contribuables.
Autant dire que Stiglitz, quoique d'un inoxydable optimisme historique, est pessimiste sur les effets à court terme de la désastreuse combinaison régulations faibles (des deux côtés de l'Atlantique) / austérité forte (en Europe).
III.- Ouvrages traduits en français
« Principes d'économie moderne » (1999)
« La grande désillusion » (2002) où il descend en flamme le FMI et le consensus de Washington. Un best-seller mondial.
« Quand le capitalisme perd la tête » (2003)
« Aux frontières de l'économie du développement » (2003)
« Economie monétaire : un nouveau paradigme » (2005)
« Un autre monde : contre le fanatisme de marché » (2006)
« Le triomphe de la cupidité » (2010)

