| 25 Janvier 2009
Peu et mal connu en France, Alinsky est une figure majeure et originale de la riche histoire du militantisme progressiste américain. Aux Etats-Unis, où il fut très célèbre et où ses méthodes continuent de faire école, il est considéré comme le fondateur du community organizing (organisation communautaire dans les quartiers populaires).L'association avec laquelle Obama, frais émoulu de l'université, milita pendant 3 ans comme organisateur de quartier (et non « travailleur social » comme l'ont hâtivement écrit certains journalistes français), s'inscrit dans cette filiation alinskienne (Jerry Kellman, qui l'y recruta au début des années 80, en est directement issu).
L'Industrial Areas Foundation, dont Ségolène Royal rencontrera des représentants à Washington, a été créée par Alinsky et a formé des générations de community organizers qui ont essaimé dans tout le pays.
En 1969, Hillary Rodham (elle avait 21 ans et pas encore rencontré Clinton) lui a consacré son mémoire de sciences politiques : « Il n'y a que la lutte... Une analyse du modèle Alinsky ». Elle avait alors longuement interviewé Alinsky qui lui avait proposé de la recruter. Elle préféra poursuivre ses études de droit à Yale. Pendant la présidence Clinton, ce mémoire était interdit de consultation (trop gauchiste ? trop sixties ?). Il y a quelques mois, nous en avons récupéré sur le net la version originale déposée à l'université de Wellesley et l'avons traduite (cf. document sur le site Désirs d’Avenir) : intéressant et amusant à feuilleter.
Alinsky a publié deux ouvrages où il expose sa méthode et ses expériences : Reveille for Radicals (1946, jamais traduit) et Rules for Radicals – A pragmatic Primer for Realistic Radicals (1971, sorti en français en 1976 sous le titre dissuasif de « Manuel de l'animateur social »... et depuis belle lurette épuisé mais j'en avais un exemplaire d'époque d'où j'ai tiré les éléments cette note).
Il est, pour nous, doublement intéressant :
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son héritage militant a marqué Obama et on en retrouve la trace jusque dans l'organisation de sa campagne (cf. ma note de novembre, « Militer à l’ère des reseaux » sur site Désirs d’Avenir) ;
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son parti-pris de réalisme radical, son refus de l'angélisme comme du paternalisme bureaucratique recoupent certains fondamentaux du ségolisme ; sa démarche – partir des réalités vécues, écouter ce que les gens en disent, favoriser leur implication, priorité à l'empowerment des sans-pouvoir – n'est pas sans rapport avec notre démocratie participative.
I.- Eléments biographiques
Alinsky est né en 1909 dans un quasi-bidonville de Chicago, de parents juifs émigrés de Russie. Il a fait des études d'archéologie et de sociologie puis, ne trouvant pas de travail (crise de 1929), s'est orienté vers une thèse de criminologie. Il s'intéresse alors aux gangs urbains et intègre pendant deux ans (Touraine dirait : à titre d'observation participante) celui d'Al Capone dont il considère qu'il joue, de l'autre côté de la barrière légale, le rôle d'une sorte de service public. « C'était, dira-t-il avec l'humour provocateur dont il était coutumier, une entreprise d'utilité publique. Capone fournissait aux gens ce qu'ils lui demandaient. Il n'a pas inventé la corruption. Il en a profité ».
Dans les années 30, il travaille auprès de jeunes délinquants, soutient la lutte des travailleurs saisonniers du sud des Etats-Unis, collecte de l'argent pour les Brigades Internationales qui combattent aux côté des républicains espagnols, fait un bout de chemin avec le syndicat CIO, alors fer de lance d'un mouvement ouvrier américain très combatif. Il acquiert la conviction que la pauvreté et l'insécurité sociale, les logements insalubres, la discrimination raciale, le chômage endémique sont des causes de criminalité auxquelles ni les administrations locales ni les programmes gouvernementaux ne s'attaquent efficacement.
En 1939, il décide de mettre ses idées en pratique et d'organiser le Back of the Yards, un quartier déshérité situé derrière les abattoirs de Chicago, dont les terribles conditions de vie sont décrites dans un roman fameux d'Upton Sinclair, « La Jungle ». Ce ghetto, écrit Alinsky, était « peuplé de chômeurs, de malades et d'ouvriers sous-payés qui vivaient dans des baraques dégueulasses avec juste assez de nourriture et de vêtements pour ne pas crever. C'était le royaume de la haine. Polonais, Slaves, Allemands, Noirs, Mexicains se détestaient. Les groupes fascistes du coin utilisaient cette division ».
Alinsky, né pauvre et accepté par les pauvres comme l'un des leurs, s'intègre à la vie du quartier et cherche des alliances : « 95% des gens étaient catholiques, j'ai joué là-dessus. Si j'avais fait appel à leur charité chrétienne, les curés m'auraient tout juste béni. Je leur ai parlé intérêt : ce qui compte pour vos fidèles, c'est le beurre qu'ils mettent sur leurs tartines. Si vous continuez à vous soucier uniquement de la pureté de leurs âmes, ils vont tous adhérer au Parti Communiste et c'en sera fini de vous. Il vous faut battre les communistes sur leur terrain ».
Avec l'aide de l'Eglise locale et en passant beaucoup de temps à écouter les habitants, il réussit à mobiliser le quartier sur des objectifs d'amélioration concrète des conditions de vie. Peu à peu, par l'expérience de luttes ciblées, les gens découvrent qu'ils ont le pouvoir, s'ils s'organisent, d'obtenir des résultats. Boycott de certains magasins, refus de payer les loyers d'appartements insalubres, sit-in, piquets devant les villas des quartiers chics où habitent les riches propriétaires de taudis (parfois avec tracts distribués aux voisins en tablant sur le fait qu'ils feront pression sur le propriétaire pour qu'il règle le problème et leur épargne ces débarquements intempestifs de pauvres ou dépôt de rats congelés récupérés les semaines précédentes dans les appartements laissés à l'abandon), pressions diverses sur les administrations récalcitrantes et les agents immobiliers véreux, etc. ont permis de remporter des victoires (réparations effectuées, loyers baissés, prêts octroyés, intervention des services municipaux, etc.) qui ont aussi favorisé l'émergence de leaders locaux issus de la population, auxquels tout bon organizer doit pouvoir passer à terme le flambeau. La démarche n'est en effet pas celle du travailleur social qui assiste mais un processus d'auto-organisation de la population qui se dote d'une association permanente pour défendre ses intérêts.
En 1940, Alinsky crée l'Industrial Areas Foundation, soutenue par un évêque de Chicago (sa fréquente collaboration avec les églises locales lui fera dire ironiquement qu'il est « le deuxième Juif le plus important de l'histoire chrétienne ») et financée par le directeur du plus grand magasin de la ville (pragmatique, Alinsky ira toujours prendre l'argent là où il est). Son but est d'aider les organisations communautaires de quartier à démarrer.
Pendant 30 ans, Alinsky sillonne les Etats-Unis et épaule la création sur le terrain de nombreuses organisations populaires sur le modèle de celle qu'il a initiée à Chicago. Il aide les habitants à se mobiliser contre des opérations de rénovation urbaine auxquelles ils n'ont pas été associés et qui prévoient leur éviction, contre les discriminations à l'embauche et au travail, ou encore pour l'amélioration et la déségrégation des écoles. Il forme César Chavez, célèbre leader qui mènera les grandes luttes des ouvriers agricoles chicanos surexploités pour l'obtention de vrais contrats de travail et d'une couverture sociale, pour des augmentations de salaires et le droit à la syndicalisation.
Expérimentant toutes les formes d'action non violente (quoique n'excluant pas quelques « coups de pression »), il invente le « shit-in » qui consiste à bloquer pendant 24 heures toutes les toilettes d'un aéroport (les militants s'y enferment et n'en sortent qu'un jour plus tard) : panique assurée ! Il tâte parfois de la prison : « une chance », dira-t-il, dont il profite pour écrire son premier livre. Notoire, adoré par les uns, redouté par les autres, maniant un humour ravageur et jouant habilement des médias, très attaché à la formation de nouveaux militants, il est sans arrêt sur la brèche.
A la fin des années 60, il s'intéresse aux classes moyennes sans lesquelles, estime-t-il, aucun changement social durable ne sera possible. Il se moque de leurs enfants radicalisés qui veulent faire la révolution (lui se considère comme un réformiste radical et pragmatique) et rejettent, au nom d'un peuple qu'ils connaissent mal ,des valeurs « bourgeoises » qui sont justement celles auxquelles aspirent les plus démunis. Anticipant ce qui adviendra avec la révolution conservatrice, il pressent le risque, pour la gauche, de ne pas être assez attentive aux aspirations de la middle class, à ses difficultés, à ses frustrations. Il pense surtout que, dans le contexte nord-américain, c'est du côté des classes moyennes que réside le plus fort potentiel de transformation sociale à condition qu'elles s'organisent pour tirer parti de leur supériorité numérique. Là sont les alliés sur lesquels les pauvres d'Amérique doivent s'appuyer car, seuls, ils resteront éternellement minoritaires. Aux jeunes révolutionnaires qui se rebellent contre leur classe d'origine, il recommande de retourner au bercail pour mobiliser cette majorité silencieuse « sans la brusquer ni l'effrayer », en partant de ses préoccupations et de sa culture propre afin de « souffler sur les braises de son désespoir pour en faire jaillir une flamme pour le combat ».
C'est pour elles qu'il invente « la bataille des procurations » à l'occasion d'un conflit qui oppose, à Rochester, l'organisation du ghetto noir (Fight) et la firme Kodak. Objectif : que le leader mondial de la pellicule photo reconnaisse en Fight un interlocuteur représentatif des habitants et qu'il embauche davantage de Noirs et de Blancs pauvres issus des quartiers populaires. Alinsky défie la firme en déclarant à la presse que « la seule chose que Kodak ait jamais faite en ce qui concerne le problème racial en Amérique est d'avoir introduit la pellicule couleur », mettant d'emblée les rieurs de son côté. La tactique des procurations consiste à récupérer auprès des actionnaires de l'entreprise et au bénéfice de l'organisation communautaire qui l'affronte le maximum de procurations pour pouvoir, le jour de l'assemblée générale des actionnaires, peser sur ses décisions. Cette campagne permet aussi d'élargir la sensibilisation et la mobilisation bien au-delà des quartiers populaires : dans des milieux qui ne descendraient pas dans la rue mais sont prêts, si la cause leur apparaît juste, à faire ce geste.
Cette forme de lutte inédite eut un grand retentissement à l'époque (mais guère de suite, semble-t-il, au-delà de cet épisode). De grandes fondations philanthropiques, des caisses de retraite syndicales, des universités, des églises, de gros et de petits porteurs furent nombreux à donner leur procuration à l'association Fight pour que Kodak assume ses responsabilités sociales à l'égard du ghetto. Robert Kennedy fit part de sa sympathie pour l'opération « Procurations pour le Peuple » que, plus tard, un conseiller de Nixon qualifiera avec effroi de « révolutionnaire ». A la fin de sa vie, Alinsky considérait que cette « démocratisation de l'Amérique des entreprises », manière inédite pour le peuple de peser sur leur stratégie, pouvait devenir une grande « percée révolutionnaire » des temps modernes.
En 1968, il crée l'Industrial Areas Foundation Institute, véritable école de formation mi-militante, mi-professionnelle pour « radicaux » (au sens où il l'entendait : ni liberals bobos ou patriciens, ni révolutionnaires) et organisateurs de communauté, dont la tradition est toujours vivante. Il meurt subitement en 1972, trois mois après avoir accordé une interview-fleuve à... Playboy, dont le titre résume tout son programme : « Empowering People, Not Elites ».
II.- La « méthode » Alinsky
Alinsky est un homme d'action, pas un théoricien, mais il s'est efforcé de dégager les principes qui guidaient sa démarche tout en rappelant qu'il ne faut jamais se laisser emprisonner dans des règles rigides. Son radicalisme puise ses racines dans l'histoire américaine et prône une démocratisation de la démocratie des fondateurs. Il y a, dans la démarche alinskienne, 3 notions cardinales :
- 1- le pouvoir qui n'est pas, pour lui, un gros mot mais l'objectif primordial. Ceux qui en sont privés doivent en acquérir. Car le pouvoir est, pour lui, « l'essence même, la dynamo de la vie ». En effet, « aucun individu, aucune organisation ne peut négocier sans le pouvoir d'imposer la négociation ». La tâche de l'organisateur, à l'opposé du moralisme qui table sur « la bonne foi », est d'identifier le pouvoir dont une communauté dispose mais dont elle n'a pas conscience pour le lui faire découvrir et expérimenter dans l'action, avec plaisir et avec efficacité, pour faire aboutir ses revendications légitimes ;
- 2- l'intérêt propre (ou direct) qui n'est pas exactement l'intérêt particulier au sens le plus égoïste mais s'oppose aux définitions abstraites et a priori de l'intérêt général. Le point de départ, c'est ce self interest sur lequel il faut, là aussi sans moralisme inutile, prendre appui pour organiser une communauté et identifier les personnes ou les structures qui y font obstacle. Alinsky insiste toujours sur la nécessité de « voir les hommes tels qu'ils sont et non seulement comme on souhaiterait qu'ils soient ». Tout l'art de l'organisateur doit être, partant des situations et des aspirations particulières, de les faire converger en des mobilisations communes sur des objectifs partagés dans lesquels chacun reconnaît toujours son propre intérêt.
- 3- Le conflit : l'organisateur doit pas viser le consensus a priori mais accepter et organiser le conflit comme une chose non seulement inévitable mais nécessaire, constructive et désirable car rien ne mobilise autant que l'antagonisme. Il doit donc, dans un premier temps, « mettre du sel sur les plaies », mettre à jour les hostilités latentes et ne pas craindre qu'elles s'expriment ouvertement, fournir un canal dans lequel les frustrations accumulées puissent se déverser. Pour Alinsky, le conflit est « le noyau essentiel d'une société libre et ouverte » : « si la démocratie était un morceau de musique, son thème majeur serait l'harmonie dans la dissonance ». Le conflit est la condition du réveil civique et du compromis ultérieur.
Voilà comment il définit les qualités d'un bon organisateur :
Curiosité : « il avance guidé par la question posée et se doute bien qu'il n'y a pas de réponse mais seulement d'autres questions ».
Irrévérence : « il provoque, agite, dérange, désacralise, bouscule ».
Imagination qui « produit l'étincelle du démarrage et entretient la force »
Sens de l'humour : « sachant que les contradictions jalonnent la voie du progrès, l'organisateur les guette. Le sens de l'humour lui permet de les identifier et de leur donner une signification ».
Pressentiment d'un monde meilleur : « entrevoir la grande fresque »
Une personnalité organisée « par le souci constant d'observer la vie et de s'observer lui-même ».
Un schizophrène politique bien intégré : « l'organisateur doit se dédoubler. D'un côté, l'action où il s'engage prend tout son champ de vision, il a raison à 100%, le reste égale zéro, il jette toutes ses troupes dans la bataille. Mais il sait qu'au moment de négocier, il lui faudra tenir compte à 90% du reste. Il a deux consciences en lui et elles doivent vivre en harmonie »
Un ego solide (qui n'est pas l'égotisme) : c'est « la certitude absolue qu'a l'organisateur de pouvoir faire ce qu'il pense devoir faire et de réussir ».
Un esprit libre et ouvert, une relativité politique : « son style de vie, sa curiosité, son imagination, son sens de l'humour, sa méfiance à l'égard du dogme, son ordre intérieur, son habileté à saisir ce qui est irrationnel dans le comportement humain, tout cela lui donne une souplesse bien éloignée de cette rigidité qui se brise quand survient l'imprévu. S'étant forgé une personnalité forte, il peut se passer de la sécurité qu'apportent les idéologies ou les solutions miracles ».
Et voici les 13 règles tactiques définies par Alinsky :
1.
« Le pouvoir n'est pas seulement ce que vous avez mais également ce que l'ennemi croit que vous avez »
2.
« Ne sortez jamais du champ d'expérience de vos gens »
3.
« Sortez du champ d'expérience de l'ennemi chaque fois que c'est possible »
4.
« Mettez l'ennemi au pied du mur de son propre évangile »
5.
« Le ridicule est l'arme la plus puissante dont l'homme dispose »
6.
« Une tactique n'est bonne que si vos gens ont du plaisir à l'apppliquer »
7.
« Une tactique qui traîne trop en longueur devient pesante »
8.
« Utilisez toujours à votre profit tous les évènements du moment »
9.
« La menace effraie généralement davantage que l'action elle-même »
10.
« La mise sous pression amène une réaction et, constamment maintenue, elle alimente l'action »
11.
« En poussant suffisamment loin un handicap, on en fait un atout »
12.
« Une attaque ne peut réussir que si vous avez une solution de rechange toute prête et constructive »
13.
« Il faut choisir sa cible, la figer, la personnaliser et polariser sur elle au maximum. Il est primordial de singulariser l'ennemi. L'un des critères fondamentaux dans la choix de la cible, c'est sa vulnérabilité ».
Sa vie durant, Alinsky, très critique à l'égard des modes de fonctionnement de l'Etat-Providence américain et des travailleurs sociaux traditionnels, a affirmé ne rien faire pour les pauvres mais, à la différence des bureaucrates bien-pensants de Washington, travailler avec eux en les aidant à chercher eux-mêmes des solutions à leurs problèmes. A l'assistance qui enfonce dans la powerlessness, l'impuissance, il oppose le pouvoir reconquis par l'organisation collective en partant de l'intérêt de chacun.
III.- Alinsky, Hillary et Obama
Qu'a gardé Hillary de son intérêt juvénile pour Alinsky ? Sans doute la centralité de la question du pouvoir, le bilan mitigé des années 60, les raisons du déclin du vieux logiciel du Parti démocrate, l'importance des couches moyennes sans lesquelles rien n'est possible. Peut-être aussi la conviction que la politique est l'art des résultats et que la fin, parfois, justifie les moyens. Et enfin une conception désidéologisée du progrès social.
Et Obama ? Il consacre de nombreuses pages, dans son autobiographie, à son expérience militante dans le South Side mais sans jamais nommer Alinsky, quoique les cadres de son association soient tous passés par le moule alinskien. Son travail d'organisateur de communauté pour obtenir l'implantation dans le quartier d'un job center ou le désamiantage des HLM est d'une stricte orthodoxie alinskienne. Evoquant la formation qu'il reçut dans ce contexte, il dit avoir été séduit par « l'action, le pouvoir, l'intérêt propre », ces concepts qui « témoignaient d'un certain réalisme, d'un refus temporel pour le sentiment ; la politique et non la religion ». Dans ma note sur le versant internautique de sa campagne présidentielle, j'évoquais l'hybridation réussie entre la tradition organisationnelle alinskienne et la modernité juvénile des réseaux sociaux du type Face Book.
Mais Obama prend également ses distances avec certains fondamentaux d'Alinsky. Il explique notamment que l'intérêt particulier et immédiat n'est pas tout, que les motivations des résidents du South Side, si pauvres soient-ils, ne sont pas que matérielles, qu'ils éprouvent aussi un désir de sens, qu'ils ont besoin d'un récit significatif de leur identité car « les gens portent dans leur for intérieur une explication essentielle d'eux-mêmes. Des histoires pleines de terreur et de merveilles, clouées d'évènements qui les hantent ou les inspirent encore. Des histoires sacrées ». Il s'éloigne donc de l'utilitarisme radical du père fondateur.
Il ne fait pas non plus l'éloge du conflit même si, comme il y reviendra dans son beau discours de Philadelphie, il dit comprendre la haine et la peur qui ont pu dresser l'un contre l'autre le noir et le blanc. Mais, même justifiées, haine et peur sont pour lui sans issue. Comme l'a justement noté un observateur américain : il accepte la psychologie d'Alinsky mais pas sa politique car il se méfie des conséquences contre-productives de la stigmatisation d'autrui dans une perspective de prise et d'exercice du pouvoir au nom de tous, dans une Amérique réconciliée.
IV.- Petit florilège de citations d'Alinsky
« Il ne saurait y avoir de tragédie plus sombre et plus meurtrière pour un homme que la mort de sa foi en lui-même et dans ses possibilités de conduire son destin »
« Quand les gens se sentent impuissants, savent qu'ils n'ont pas les moyens de faire changer la situation, ils ne s'intéressent plus au problème »
« Certains disent même que ce n'est pas un hasard si le point d'interrogation ressemble à une charrue renversée qui retourne la terre dure des vieilles croyances et la prépare pour de nouvelles semailles »
« Une situation particulière n'est significative que dans la mesure où on peut la lire en fonction d'un concept général qu'elle vient illustrer »
« Le monde apparaît comme un véritable chaos sans rime ni raison à moins de le prendre par la clef des contraires. C'est en voyant chaque chose dans sa dualité que l'on commence à déceler un sens »
« Dans le bus, l'organisateur remarque que, s'il y a très peu de places, les gens se bousculent et jouent des coudes pour obtenir un siège. S'il y a de nombreuses places libres, les gens sont courtois et pleins de considération. Il rêve alors d'un monde où chacun aurait sa chance »
« Tout leader doit accepter des périodes de retraite et quitter pour un temps l'arène de l'action. Sans cela, il va d'une tactique à l'autre et il s'agit la plupart du temps de tactiques en queue de poisson. Il n'a pas le temps de faire la synthèse de son action et, finalement, il se consume à petit feu.Les prophètes de l'Ancien Testament prenaient le temps de se retirer dans le désert et ce n'est qu'après une telle retraite qu'ils commençaient à propager leur philosophie.Souvent, un leader estime qu'il ne peut se retirer volontairement en raison de l'urgence de l'action et de la pression des évènements qui ne lui permettent pas ce luxe. Même lorsqu'il se met volontairement dans la situation de le faire, sa réaction sera d'essayer d'échapper au travail de réflexion et de rédaction. Il fera n'importe quoi pour l'éviter »
Sophie Bouchet-Petersen
Janvier 2009
(Cette note est tirée de lectures diverses dont le seul bouquin d'Alinsky traduit en français sous un très mauvais titre, « Manuel de l'animateur social », épuisé mais trouvable sur Amazon, et l’intéressant article de Michaël C. Behrent pour laviedesidees.fr, 10 juin 2008 : « Saul Alinsky, la campagne présidentielle et l’histoire de la gauche américaine ». Voir aussi, sur le site Mediapart, la passionnante généalogie intellectuelle d’Obama et ce qu’elle doit au micro-climat de Chicago : « Obama, enquête sur un itinéraire intellectuel atypique », par Sylvain Bourneau, 20 janvier 2009).

