« Le Brésil au 21ème siècle : Naissance d'un nouveau grand »

Ce titre de l'excellent livre d'Alain Rouquié, ancien ambassadeur an Brésil et actuel président de la Maison de l'Amérique latine, résume bien la trajectoire ascendante d'un pays qui entend devenir la 5ème puissance économique mondiale (il occupe actuellement la 10ème place) et auquel le bilan des années Lula autorise tous les espoirs.

Sous la conduite avisée d'un président fier de n'avoir qu'un CAP de tourneur mais leader syndical puis politique hors pair, le Brésil a admirablement surmonté deux crises :


- celle de 2002, orchestrée par une droite prédisant le chaos si Lula était élu, qui vit l'affolement des marchés financiers et conduisit le pays au bord de la banqueroute. Lula comprit que la priorité était à la restauration de la confiance et son Ministre des Finances (Antonio Palocci, aujourd'hui dans l'équipe présidentielle de Dilma), réussit un redressement spectaculaire.

 

Trois ans plus tard, le Brésil remboursait par anticipation sa dette au FMI et annonçait se passer désormais de ses coûteux services avant, plus récemment, de renflouer le FMI. Il s'enorgueillit aujourd'hui que les prêts bonifiés de sa Banque Nationale du développement économique et social (BNDES) dépassent ceux de la Banque Mondiale ;
- celle de 2008 à laquelle le pays a particulièrement bien résisté et dont il est rapidement sorti, renouant après une brève récession avec une croissance de l'ordre de 5%.

Les raisons de cet amortissement du choc : un système bancaire sain, non contaminé par les subprimes du fait de sa faible internationalisation et de règles prudentielles protectrices + des politiques contra-cycliques efficaces couplant un soutien à la consommation populaire (relèvement du salaire minimal et des retraites, élargissement des Bolsas Familia, desserrement du crédit et aides à l'équipement ménager des plus pauvres) et un programme soutenu d'investissements publics (renforcement du Programme d'Accélération de la Croissance et de ses grands chantiers d'infrastructures, construction de logements sociaux).

Son immense marché intérieur a aidé le Brésil à compenser le fléchissement conjoncturel de ses exportations et à rebondir. Résultat : plus d'emplois (re)créés que d'emplois détruits par la crise et, bien que les ménages aient souffert de cette « crise venue du nord », un optimisme jamais démenti qui tranche avec le pessimisme français...

I.- Quelques données sur la puissance économique brésilienne

Le Brésil, c'est :

un géant agricole et agro-industriel, leader mondial de la production et de l'exportation de nombreux produits (café, sucre, viande, jus d'orange) et n°2 du soja derrière les Etats-Unis ; l'un des derniers pays qui possède encore des dizaines de millions d'hectares disponibles pour l'agriculture ; une recherche agronomique de pointe (qui n'est pas étrangère à la diffusion massive des OGM) ;

le 1er producteur mondial de canne à sucre et le 2ème producteur d'éthanol derrière les Etats-Unis, domaine dans lequel le Brésil est à la pointe de l'innovation et a lancé un ambitieux programme bio-diésel ;

- une puissance minière avec 2.455 mines employant 1,5 million de personnes, 1er producteur mondial de plomb, 2ème producteur mondial de fer, d'aluminium et de manganèse, 3ème producteur mondial de magnésite et de graphite, 9ème producteur mondial d'acier ;

-  un acteur majeur du secteur automobile (10% de son PIB), 1er constructeur d'Amérique latine et 6ème mondial (devant la France) ;

la plus grande entreprise aérospatiale de l'hémisphère sud, Embraer, 3ème constructeur mondial d'avions commerciaux ;

la 9ème industrie chimique mondiale et la 1ère d'Amérique latine ;

l'un des 10 premiers producteurs mondiaux de plastiques et le 1er transformateur en Amérique latine ;

- le 10ème producteur mondial de machines et d'équipements avec une évolution progressive des entrées de gamme (où la concurrence chinoise est intense) vers les moyennes gammes ;

une activité pétrolière qui représente 10% du PIB, fait du Brésil le seul pays émergent de grande taille qui subvienne à ses propres besoins en hydrocarbures et en fera, à moyen terme, l'un des principaux pays producteurs (cf. ci-dessous).

Le Brésil, ce sont aussi, en 2009, 45 milliards de dollars d'investissement étrangers, en hausse constante tant le dynamisme du pays est attractif.

Et une monnaie, le real, qui est la plus surévaluée du monde, ce qui présente des avantages (contenir l'inflation, acheter moins cher, améliorer le pouvoir d'achat, aider les entreprises à se moderniser ou s'implanter à l'étranger...) mais également des inconvénients (pénalisation des exportations, renchérissement des coûts de production, entrave à la compétitivité).

II.- Situation financière assainie et volontarisme industriel

Le bilan financier de Lula est exemplaire : les réserves de change du Brésil représentent 240 milliards de dollars (9 fois plus qu'en 2000) et le pays est, depuis 2008, créditeur net internationalement. Sa dette publique se limite à 36% du PIB. L'inflation est durablement jugulée.

Fervent partisan des partenariats publics-privés ainsi que du rôle de l'Etat comme pilote et moteur du développement économique et social, le Brésil dispose, avec ses banques d'Etat responsables de 40% du crédit, de moyens d'orienter efficacement la croissance.

Lula n'a pas hésité à limoger le Président de la Banque du Brésil parce qu'il rechignait à desserrer les cordons du crédit pour amortir les effets de la crise de 2008. Dans sa croisade contre les marges bancaires abusives (HSBC prête aux consommateurs brésiliens à un taux de 63% mais de 6,6% au Royaume-Uni !), Lula estime que « les pays qui ont des banques publiques comme le Brésil ont les moyens de s'engager dans la réduction des taux excessifs ».

Le Programme d'Accélération de la Croissance, lancé en 2007 et confié à Dilma Rousseff, est le vaisseau amiral du volontarisme industriel brésilien. Il a mobilisé en trois ans près de 300 milliards de dollars pour des milliers de chantiers visant à compenser le grave déficit d'infrastructures physiques et énergétiques qui freine le développement du Brésil et en particulier de ses territoires les plus déshérités comme le Nordeste.

D'immenses projets hydroélectriques ont été élaborés dans ce cadre, notamment en Amazonie, pour faire face aux besoins croissants d'électricité du pays (consommation énergétique brésilienne : 74,3% hydro-électricité ; 14,7% centrales thermiques ; 2,5% nucléaire). Ils sont souvent contestés par les militants écologistes et les tribus indiennes riveraines mais le gouvernement entend conjuguer, autant que faire se peut s'agissant de ces grands ouvrages, croissance créatrice d'emplois et respect de l'environnement.

- Il a ainsi promis de réaliser dans l'Etat du Para, sur un affluent de l'Amazone, un « barrage vert » qui sera aussi le 3ème du monde par la taille et dont le cahier des charges intègre des exigences environnementales et sociales renforcées (diminution des surfaces inondées, choix d'une « centrale au fil de l'eau » pour réduire l'impact écologique, financement de réseaux d'assainissement, d'écoles et de dispensaires).

- Dans le Nordeste pauvre (28% de la population brésilienne, 3% de l'eau disponible), un chantier pharaonique de dérivation partielle du fleuve Sao Francisco doit assurer l'irrigation des terres arides par un réseau de canaux, écluses, barrages et réservoirs. Il suscite, lui aussi, force critiques et interrogations (impact sur l'écosystème ? Pertinence économique ? Ouvrage au service des petits cultivateurs ou des gros propriétaires et du lobby de l'hydro-négoce ?). A l'évêque du cru qui avait pris la tête de la contestation, Lula a ironiquement répondu : « entre l'évêque des pauvres et les pauvres, je choisis les pauvres ! ».

Signe des temps et du dynamisme des deux pays : la Chine est devenue, depuis avril 2009, le premier partenaire commercial du Brésil, supplantant les Etats-Unis. Conscient du déséquilibre tenant au fait que son pays exporte surtout des matières premières dont la Chine est affamée et importe, en retour, surtout des produits manufacturés (électroniques notamment), Lula s'est rendu à Pékin avec une délégation de 240 chefs d'entreprises témoignant des savoir-faire brésiliens.

Dans la capitale chinoise, il a également plaidé pour une nouvelle entente du monde qui monte contre la suprématie du dollar dans les échanges internationaux : « il est absurde, a-t-il déclaré, que deux nations importantes comme les nôtres continuent de mener leur commerce dans la monnaie d'un pays tiers »... (avec l'Argentine, 3ème partenaire commercial du Brésil, les échanges se font déjà en monnaies nationales, sans passer par le dollar ; la Chine, de son côté, a commencé d'évoquer l'éventualité, à terme, d'un panier monétaire standard affranchi du dollar).

III.- Le pétrole, « signe de Dieu et passeport pour l'avenir »

Le Brésil a découvert depuis 2007, au large de ses côtes, d'immenses gisements pétroliers et gaziers dans lesquels Lula, lyrique, voit « un signe de Dieu et un passeport pour l'avenir » en même teps que l'équivalent d'une « 2ème Indépendance ».

A lui seul, l'un de ces gisements dépasse la totalité des réserves qui ont fait la richesse de la Norvège. Ce trésor énergétique va faire du Brésil l'un des principaux pays producteurs de pétrole, dépassant le Vénézuéla, et lui assurer à moyen terme une manne exceptionnelle.

Lula, enthousiaste, a toutefois mis le pays en garde : pas question de céder à « la malédiction pétrolière » qui a, sous d'autres latitudes, appauvri les peuples de pays riches en or noir et corrompu leurs dirigeants.

Pas question, non plus, de laisser des majors étrangères accaparer la rente. Une société publique a donc été créée et une nouvelle réglementation édictée, qui assure le contrôle de l'Etat sur ces fabuleux gisements plutôt qu'un régime de concessions. Après ces découvertes, Pétrobras, la compagnie pétrolière nationale qui maîtrise parfaitement les techniques off shore en eaux profondes, est devenue la 5ème plus grosse capitalisation boursière mondiale.

Le Brésil a fait le choix de ne pas privilégier l'exportation de brut mais celle de produits raffinés à plus haute valeur ajoutée et d'affecter les colossales ressources à venir à un fonds d'Etat qui les utilisera pour financer des programmes d'infrastructures, de diffusion des nouvelles technologies, d'éducation, de santé et de réduction de la pauvreté.