Un Brésil « socio-environnemental » ?

Le Brésil est le 4ème plus gros émetteur de gaz à effets de serre.

Longtemps, il a eu la réputation d'un Etat-voyou écologique.

Longtemps, le primat du développement à tout prix a justifié l'indifférence environnementale de ses dirigeants.

Lula est issu d'une culture (productivisme industriel) qui ne le prédisposait pas à s'intéresser à ces questions. Mais il en a progressivement pris conscience et les politiques de son gouvernement témoignent, quelles que soient les critiques parfois fondées des écologistes et notamment de son ex-Ministre de l'Environnement, Marina Silva, d'une indéniable volonté de conjuguer croissance économique, justice sociale et responsabilité écologique.

 

Les Brésiliens qualifient ce parti-pris de « socio-environnemental », cousin de notre socio-écologie.

I.- Lula leader à Copenhague

A Copenhague, Lula est apparu comme un grand leader du 21ème siècle appelant le monde à assumer sa responsabilité et donnant l'exemple avec les engagements pris dans la foulée par son pays.

Rompant avec le traditionnel discours de défausse sur les pays riches tout en soulignant leur responsabilité particulière, le Brésil a été, en décembre 2009, le premier pays émergent (ou récemment émergé) à s'engager aussi résolument dans la lutte contre le changement climatique puis à passer à l'acte en s'imposant unilatéralement à lui-même des objectifs ambitieux en dépit de l'issue décevante du Sommet.

Il a, sur ce sujet comme sur d'autres, solidement pris pied dans la cour des grands.

Brillant, volontariste, sans notes, le discours de Lula à Copenhague a été plusieurs fois interrompu par des applaudissements. Il a vivement dénoncé le G2 américano-chinois, l'accusant de s'entendre sur le dos des 190 autres pays participants et de « ne prendre pour base que les réalités économiques de leurs seuls pays, sans tenir compte des responsabilités que nous devons assumer avec l'ensemble de l'humanité ».

Ses propositions (pour l'essentiel évoquées dans le texte commun France-Brésil qu'il a défendu à Copenhague avec Sarkozy) :

- réduction des émissions de gaz à effet de serre de 50% d'ici 2050 (par rapport à 1990) ;

- création d'une Organisation mondiale de l'Environnement ;

-création d'un fond apportant un soutien « nouveau et substantiel » aux pays pauvres (Afrique en tête) et les plus vulnérables aux effets du changement climatique (petits Etats insulaires notamment) car « c'est aux riches de financer les efforts de ceux qui ne le sont pas ».

Lula estime que, si chaque pays doit se mobiliser, il faut néanmoins faire la différence entre « les pays qui ont une politique industrielle depuis 150 ans » et ceux qui en sont encore à l'aube de leur développement.

Il a pris sur lui d'annoncer à Copenhague (sans en avoir, dit-il, prévenu la délégation brésilienne) que le Brésil était prêt à contribuer au financement de ce nouveau fonds d'aide à la participation des pays les moins riches à la lutte contre le changement climatique.

Il a, ce faisant, un peu plus installé son pays dans le rôle de force de proposition, de régulation et d'action dont il réclame la reconnaissance (du FMI au Conseil de Sécurité).

Joignant le geste à la parole, le Brésil a adopté en décembre 2009 une loi par laquelle il s'oblige à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 36% voire 39% à l'horizon 2020 (soit une réduction de 20% par rapport à 2005).

Greenpeace et Marina Silva lui reprochent d'avoir mis son veto à des dispositions prévoyant « l'abandon graduel des sources énergétiques utilisant des combustibles fossiles » et « la limitation de la construction de petites centrales électriques » mais c'est là un choix compréhensible compte tenu de la volonté brésilienne de mobiliser pour sa croissance les ressources hydrauliques et pétrolières dont le pays regorge.

La phrase la plus percutante prononcée à propos du Sommet de Copenhague l'a toutefois été par... Chavez : « si le climat était une banque, vous l'auriez déjà sauvé ! ».

II.- Amazonie : enrayer la déforestation en moralisant l'agro-business ?

Pendant les années 60-70, la dictature militaire – développementiste et aménageuse – exalta le peuplement et la mise en valeur de l'Amazonie comme « nouvelle frontière » et épopée coloniale intérieure. Des millions de Brésiliens migrèrent vers cette terre promise, encouragés à couper et brûler la forêt au nom du progrès. Les colons petits et grands étaient célébrés comme bâtisseurs de la nation, les Indiens spoliés sans états d'âme et, au besoin, assassinés, des villes créées à tour de bras dans ce nouveau Far West. En ces temps pré-écologiques, la déforestation fut massive.

Vint ensuite la prise de conscience des questions environnementales et des dangers de la déforestation sauvage, aujourd'hui responsable de 1/5ème des émissions mondiales de gaz carbonique, soit l'équivalent de l'effet combiné du transport routier + du trafic maritime + du transport aérien (ladéforestation amazonienne est à l'origine de 60% des émissions de gaz effet de serre du Brésil).

Il faut reconnaître à l'actif des années Lula de vrais efforts pour enrayer un processus qui a déjà détruit 1/5ème de la forêt originelle (dont la moitié au cours des 20 dernières années).

Mais, sur le terrain, les éleveurs (qui brûlent la forêt et font main basse sur la terre pour y installer leurs troupeaux), les forestiers (qui percent des routes à tout va et se livrent au commerce illégal du bois), les gros propriétaires producteurs de soja (dont l'envol des cours accélère la déforestation) et les orpailleurs clandestins (utilisateurs du mercure qui pollue les rivières) s'affranchissent d'une législation encore récente (code forestier, zones protégées) que des personnels de contrôle en nombre insuffisant peinent à faire respecter.

A) L'élevage, premier fauteur de déforestation


L'agro-business brésilien (1/3 du PIB et des exportations du pays) est très puissant. Le Brésil est aujourd'hui le 1er exportateur mondial de boeuf (30% du marché) et son cheptel est le plus important de la planète (200 millions de têtes dont 30 millions en Amazonie). Les chiffres de la déforestation due à 80% à l'élevage suivent ceux des cours de la viande à la Bourse de Chicago...

Le gouvernement brésilien ne veut bien sûr pas tuer la poule aux oeufs d'or mais rendre compatibles ses objectifs de croissance avec une réduction efficace des émissions de gaz à effet de serre qui suppose de mieux protéger la forêt amazonienne en moralisant les pratiques des secteurs les plus prédateurs.

En octobre 2009, le Ministère de la Justice a intenté, à titre d'exemple, des poursuites contre 22 gros fermiers et 13 groupes frigorifiques (menaçant 72 autres compagnies de les poursuivre également) à la suite d'un rapport de Greenpeace révélant que la viande et le cuir traités dans nombre d'usines situées au sud du pays provenaient d'exploitations situées au nord et responsables du déboisement illégal de 150.000 hectares. Selon Greenpeace, les éleveurs brûlent un hectare de forêt primaire toutes les 18 secondes!

Renfort bienvenu pour le gouvernement : de grandes chaînes de supermarché ont annoncé suspendre leurs achats de viande provenant d'exploitations qui se rendent coupables de telles pratiques et la Banque Mondiale a annulé les crédits prévus pour un abattoir-phare. Le bras de fer gouvernement-éleveurs s'est soldé par la signature d'un accord sur la traçabilité des produits bovins.

B) Régularisation de la propriété foncière et traçabilité des produits

Les mouvements écologistes reprochent à Lula et à Dilma leur soutien à une agro-industrie indifférente à l'environnement et leur incapacité à enrayer suffisamment la déforestation mais force est de constater des progrès : 2009 a été l'année de la plus faible déforestation enregistrée depuis 20 ans (date de la mise en place du contrôle par satellite) et le rythme de la déforestation baissé de 80%.

Ils lui reprochent aussi une politique de régularisation des titres de propriété foncière qui consacre de gigantesques accaparements de fait. A l'annonce de la « Mesure Provisoire 458 » qui légalise les titres de propriété contestés de millions d'hectare sauvagement déboisés en Amazonie, Marina Silva (qui a démissionné de son poste de Ministre de l'Environnement en mai 2008) a déclaré : « je me suis sentie mourir ».

Indignation compréhensible mais la recherche de compromis écologiquement plus vertueux avec l'agro-business passe inévitablement par un volet de légalisation de la propriété de terres hors droit, condition du renforcement des contrôles, de la généralisation de la traçabilité des produits et de la promotion d'un abattage « durable ».

C) Contre la création d'un marché carbone sur la forêt

Lula est hostile à la création d'un marché carbone sur la forêt car il risque de favoriser la privatisation de pans entiers de l'Amazonie au profit d'entreprises étrangères en quête de crédits carbone pour tenir leurs objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, de fonds d'investissement attirés par ce nouveau placement et d'ONG y voyant un moyen de faire financer leurs projets de protection de la nature (à l'inverse, des pays comme l'Indonésie ou ceux du bassin du Congo sont prêts à se tourner ves les marchés pour monnayer la protection de leurs massifs forestiers).

Le Président brésilien critique le système des permis qui « profite toujours aux mêmes » et refuse fermement, question de souveraineté nationale, toute forme d'internationalisation de la gestion de la forêt amazonienne.

Entre développementisme prédateur et sanctuarisation freinant la croissance
, Lula s'efforce de tracer une 3ème voie mêlant accommodements raisonnables et volontarisme.

III.- L'impact écologique des grands chantiers

Le Brésil dispose d'un colossal potentiel hydro-électrique dont il entend tirer parti pour accélérer sa croissance, notamment en Amazonie (cf. fiche sur « Brésil au 21ème siècle »).

Marina Silva reproche à Dilma (pilote du Programme d'Accélération de la Croissance – PAC – qui finance ces grands chantiers) d'avoir pris systématiquement le parti des intérêts financiers et industriels intéressés à la réalisation de ces ouvrages monumentaux au détriment des études d'impact sur l'environnement et des populations indigènes riveraines.

Lula défend sans état d'âme ces grands travaux qui doivent fournir au Brésil les infrastructures énergétiques qu'il estime nécessaires à son développement et à la création de nombreux emplois. Sans nier la réalité des atteintes portées aux équilibres environnementaux et à la biodiversité, le gouvernement dit vouloir promouvoir des « barrages verts » dont le cahier des charges intègre des exigences écologiques (en termes, notamment, de réduction des émissions de gaz à effet de serre) et des compensations sociales pour les populations locales. Mais il n'entend nullement ralentir l'exploitation industrielle des immenses ressources naturelles brésiliennes.

Même chose pour les grands travaux d'irrigation.

Ceux qui en critiquent les dégâts collatéraux estiment qu'ils visent surtout à satisfaire la voracité des gros irriguants de l'agriculture intensive et que le problème du sertao (semi-désert nordestin) ne serait pas le manque d'eau mais l'incapacité à gérer cette ressource avec sobriété et inventivité.

Pour le gouvernement brésilien, ces chantiers doivent arracher le Nordeste à son aridité ancestrale et rééquilibrer l'aménagement du territoire brésilien au profit de ses régions les plus pauvres.

IV. Agro-carburants : le Brésil champion de l'éthanol

Le Brésil est, derrière les Etats-Unis, le 2ème producteur et le 1er exportateur mondial d'éthanol. Lula est un ardent défenseur de cet or vert.

Aux ONG qui réclament un moratoire sur les agro-carburants et accusent l'éthanol d'avoir un bilan écologique globalement négatif, Lula répond :

- que le Brésil a les moyens d'assurer son auto-suffisance alimentaire tout en produisant du « carburant vert » ;

- que l'éthanol brésilien n'est pas, à la différence des Etats-Unis, fabriqué à partir de maïs mais de canne à sucre, et qu'il est donc sans conséquences sur l'explosion spéculative des prix alimentaires ;

- qu'il bénéficie au pouvoir d'achat car moins cher que l'essence ;

- que le bio-diesel massivement utilisé au Brésil contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre et que le pays peut être fier d'un technologie qu'il exporte ;

- que le FMI a fait bien plus de mal en obligeant des pays endettés à se spécialiser exclusivement dans des cultures d'exportation soumises à la volatilité des prix et en les condamnant à importer de quoi nourrir leur population.

Le gouvernement est toutefois conscient de la responsabilité des producteurs d'éthanol dans la déforestation. C'est pourquoi il a décrété à l'automne dernier l'interdiction de l'extension des cultures de canne à sucre sur 6,9 millions de km² (81% du territoire national).

Cette nouvelle politique dite du « label vert » privilégie l'installation des nouvelles plantations dans les zones de pâturage dégradées ou en friche, façon de conjuguer la protection de la forêt et le doublement prévu d'ici 2017 de la surface cultivée de canne à sucre. Sans doute le gouvernement brésilien, en bravant la colère du puissant lobby des industriels des biocombustibles, espère-t-il aussi couper l'herbe sous les pieds de Marina Silva, désormais candidate du Parti des Verts contre Dilma.

La récolte de la canne à sucre emploie 500.000 hommes qui ramassent chacun 9 tonnes par jour au prix d'un travail harassant. Le secteur est caractérisé par des conditions de travail épouvantables et une exploitation féroce des coupeurs de canne, souvent analphabètes, dont certains meurent d'épuisement à la tâche car leur maigre rémunération dépend de leur rendement individuel.

Leur misère scandaleuse nuit à l'image internationale de l'éthanol brésilien que des ONG appellent à boycotter.

Lula a donc forcé, l'an dernier, patrons et syndicats du secteur à négocier un accord d'amélioration des conditions d'embauche et de travail (obligation de recrutement direct sans passer par des intermédiaires qui font écran aux inspections du travail, contrôle syndical du pesage pour que les coupeurs de cannes ne soient plus spoliés, etc.). C'est un coin, non négligeable, enfoncé dans la violence des relations de travail qui sévit dans de vastes exploitations aux allures, souvent, de zones de non droit.

V.- Le paradis des OGM

Fort d'une recherche agronomique dont l'inventivité transgénique semble sans limite, le Brésil, 2ème producteur mondial de céréales, est le 3ème producteur d'OGM, derrière les Etats-Unis et l'Argentine (pays d'où le soja Monsanto résistant à l'herbicide est entré illégalement au Brésil en 1998).

Les cultures OGM représentent un quart des 62 millions d'hectares de terres arables du Brésil. Lors du Forum Social Mondial de 2001, José Bové avait participé au Brésil à un arrachage mémorable de plants transgéniques.

Trois cultures OGM sont actuellement autorisées : le soja (50% à 60% des surfaces qui y sont consacrées sont plantées avec des OGM), le coton et le maïs. Prochaines étapes : un riz résistant à la sécheresse et des tomates résistant aux insectes.

Toutefois, le Brésil n'est pas (pas encore ?) l'Argentine où 98% des cultures sont transgéniques.

Il n'a pas opté pour le « tout OGM » mais pour la coexistence avec une filière conventionnelle car il existe, hors OGM, un marché rémunérateur.

Le choix fait par le Brésil illustre, comme dans d'autres secteurs, sa volonté de conjuguer des impératifs pour partie contradictoires sans freiner les ressorts actuels de sa croissance. Il témoigne aussi de cette forme de foi scientiste dont Lula, quoique sincèrement convaincu de l'importance des questions écologiques, n'est pas exempt.