Brésil - Education: Priorité aux universités publiques

L'éducation est le point faible d'un Brésil en plein essor, auquel on prédit de possibles « 30 glorieuses » mais qui a de plus en plus besoin de main d'oeuvre qualifiée. Or son système scolaire est encore très ségrégatif et peu performant.
Dès son premier mandat, Lula a décidé de s'y attaquer.

En commençant par l'université (seulement 4,9 millions d'étudiants, soit 16% des 18-24 ans) qui a bénéficié d'un vaste plan de dynamisation et de démocratisation.

Puis en amorçant le traitement de la question la plus lourde : le délabrement de l'enseignement primaire et secondaire public.

 

1. Un héritage ségrégatif et malthusien


Tarso Genro, qui fut Ministre de l'Education (comme Cristovam Buarque que tu verras à Brasilia et avec lequel tu pourrais évoquer ces questions) avait décrit à Belem les handicaps du système scolaire brésilien :

- des universités publiques et gratuites de bon niveau mais en nombre très insuffisant et délaissées par le prédécesseur de Lula ;

- un accès à l'enseignement supérieur public réservé à ceux qui ont les moyens car barré par un concours très sélectif auquel seul l'enseignement secondaire privé, privilège des classes aisées, prépare efficacement ;

- un enseignement primaire et secondaire public sinistré, grand producteur d'abandon et d'échec scolaires, dont les professeurs mal formés et mal payés sont souvent contraints d'exercer un 2ème métier ;

- du fait de l'extrême sélectivité scolaire et sociale des facultés publiques, une prolifération d'établissements d'enseignement supérieur privés de moindre qualité et délivrant des diplômes à la valeur souvent douteuse sur le marché du travail.

Total paradoxe d'un enseignement secondaire public qui conduit soit à abandonner ses études soit à les poursuivre dans de coûteux établissements privés et de facs gratuites monopolisées par les élèves de milieux favorisés passés par les très chers lycées privés.

2. Un plan de modernisation sans précédent


Le gouvernement brésilien a pris à bras le corps la question du déficit de l'offre publique de formation universitaire et créé, durant les deux mandats de Lula, 14 nouvelles universités fédérales. Il a ouvert 75.000 places supplémentaires (+ 50%) dans les universités publiques, créé de nouvelles formations et prévu de recruter, en 5 ans, 15.000 enseignants-chercheurs supplémentaires.

Aucun gouvernement n'avait fait pareil effort.

Emblématique de ce volontarisme : la nouvelle université fédérale ABC (du nom des trois municipalités – Sao André, Sao Bernardo, Sao Caetano – de cette zone industrielle aujourd'hui sinistrée où Lula fut ouvrier et leader syndical). Elle a été créée en 2005 pour « inventer l'université brésilienne du XXIème siècle et donner plus d'ingénieurs au Brésil ».

500 millions d'euros injectés, un corps enseignant dont la moyenne d'âge est de 35 ans, un parti-pris de décloisonnement avec des centres de recherches multidisciplinaires, la mise en place d'un cursus progressif (licence généraliste de sciences et technologies avant spécialisation) qui, en laissant à chaque étudiant la liberté de construire son propre parcours, limite le taux de décrochage. L'attribution de 300 bourses d'initiation à la recherche vise à susciter des vocations scientifiques précoces. Objectif : former 1.000 ingénieurs par an.

3. Démocratisation de l'enseignement supérieur


Pour démocratiser l'accès à l'université, deux leviers ont été actionnés :

- la création de 400.000 bourses (dont 100.000 pour le Nordeste pauvre) dans le cadre du programme ProUni pour ouvrir aux enfants des familles modestes les deux filières, publique et privée, d'enseignement supérieur ;

- l'instauration de quotas réservés aux étudiants issus de l'enseignement secondaire public, d'origine modeste et/ou Noirs et Amérindiens.

L'introduction d'un système de discrimination positive à l'université a fait l'objet de vifs débats dans un pays où le métissage, même s'il n'a pas éliminé les discriminations (les Brésiliens parlent de « racisme cordial »), ne facilite pas la définition de qui est « noir » ou »blanc » et où le sentiment d'appartenance à l'une ou l'autre catégorie est aussi affaire d'identification subjective.

Critère ethnique ou critère social ? Au-delà du débat de principe sur le bien ou le mal fondé de la discrimination positive, la polémique a été (et est encore) véhémente.

Les adeptes des critères ethniques font valoir que, dans un pays qui a été le dernier à abolir l'esclavage en 1888 (40 ans après la France), les quotas sont une juste réparation due à une population durablement marginalisée (90% des analphabètes brésiliens sont noirs ou métis).

Les partisans des critères sociaux font, eux, valoir que, si tous les noirs et les Amérindiens viennent généralement de familles pauvres, tous les pauvres ne sont pas noirs ou amérindiens. Un critère non ethnique a été proposé : les familles dont les revenus ne dépassent pas le salaire minimum.

Autre forte critique : à quoi bon des quotas, quels qu'ils soient, si l'enseignement public continue à ne pas préparer efficacement à l'entrée à l'université ?

Pour Cristovam Buarque, la vraie discrimination n'est pas entre les Noirs et les Blancs mais entre les systèmes d'enseignement car c'est à tous les pauvres, quelle que soit la couleur de leur peau, que l'école publique ne donne pas le bagage nécessaire pour accéder ensuite à l'enseignement supérieur.

Une formule mixte (origine sociale et ethnique) semble avoir finalement été retenue, non sans mal, en même temps que le gouvernement augmentait comme jamais l'offre universitaire publique et s'attelait à sa diversification (création de près 300 Instituts technologiques mais aussi - reflet de priorités politiques fortes - d'un Université dédiée à l'intégration régionale latino-américaine et d'une Université Brésil-Afrique)

4. Primaire et secondaire : la deuxième étape


On a reproché à Lula de ne pas s'être attaqué avec la même vigueur à la base (primaire et secondaire) qu'au sommet (universitaire) de la pyramide éducative.

Sans doute était-il difficile de tout mener de front. Le manque criant d'université publiques et leur caractère socialement élitaire n'ayant pas été traités par les précédents gouvernement, Lula a jugé que là était la première urgence.

Cardoso, son prédécesseur, avait fait le choix inverse et ses résultats furent mitigés. Il a élevé le taux de scolarisation des 7-14 ans (97% en 2000) et créé, pour réduire les disparités régionales et améliorer la condition des enseignants, un Fonds de Développement de l'Enseignement de base et de Valorisation des maîtres qui impose un minimum de dépenses par élèves. Ce fonds avait pour ambition de lutter contre le « multi-emploi » des professeurs sous payés (avec sa conséquence pour les élèves : des classes à mi-temps pour permettre aux enseignant d'exercer parallèlement un autre métier).

Résultat : si la qualification des enseignants s'est améliorée (certains instituteurs n'avaient même pas achevé le cycle primaire), les crédits réservés à cet usage ont souvent été détournés pour financer des opérations plus immédiatement lisibles et donc plus rentables électoralement...

Dans le secondaire, les effectifs se sont accrus mais pas la qualité de l'enseignement.

Quant à l'enseignement supérieur, Cardoso n'y toucha pas, laissant au privé et au marché le soin le soin de suppléer au malthusianisme du public.

Lula, lui, a commencé par accroître et rénover l'offre universitaire tout en y améliorant la qualité de l'enseignement. Il a ensuite amorcé la réforme nécessaire de l'enseignement primaire et secondaire en privilégiant, dans un premier temps, trois entrées :

- l'instauration, au niveau national, d'un salaire-plancher pour les enseignants (afin de limiter les écarts de rémunération entre les Etats qui, au Brésil, payent les salaires des enseignants) ;

- la mise en place, en contre-partie de cette revalorisation, de procédures d'évaluation plus strictes (guères prisées par les syndicats enseignants...) ;

- le financement par le Programme d'Accélération de la Croissance d'un effort important de construction et d'équipement (dont Internet) que la dotation récemment annoncée pour la nouvelle tranche de ce programme (PAC 2) ainsi que la création d'un fonds abondé par les ressources à venir des nouveaux gisements pétroliers doivent permettre d'intensifier.

On peut donc discuter tel ou tel choix opéré durant la présidence Lula mais force est de constater que le volontarisme politique et sa traduction dans les faits (= les moyens qui vont avec) ont permis d'impulser une mise à niveau qui, si elle se poursuit, doit doter le Brésil d'une éducation publique, tous niveaux confondus, enfin à la hauteur de ses ambitions de performance économique et de justice sociale.