10 Avril 2010
Le temps n'est plus où l'on pouvait considérer le Brésil comme « un géant économique mais un nain diplomatique ». Le poids de son économie et les convictions de son président, renforcées par l'expérience de la crise, ont conduit le Brésil en plein essor à se vouloir puissance capable de peser sur les affaires du monde et leader d'une intégration régionale affranchie de toute tutelle des Etats-Unis.
Le Brésil veut rompre avec ce qu'on appelle là-bas le complexe du « vira lata » (chien bâtard) qui caractérise celui qui considère ne pas avoir droit et voix au chapitre.
1. Les instances internationales
Actif dans les grandes instances internationales, le Brésil y milite pour :
- la consolidation du G20, alternative à un G8 obsolète comme à un G2 menaçant et lieu privilégié d'une réforme du système financier international qui devrait être, pour le 3ème millénaire, ce que furent la SDN à l'après 14-18 ou l'ONU et Bretton Wood dans l'après 2ème guerre mondiale car, dit Lula, « nous vivons un de ces moments historiques où des changements décisifs sont possibles ».
La crise offre, selon Lula, une chance de rebâtir, sur les ruines de celle qui a échoué, une architecture financière qui renforce la surveillance des banques privées et des fonds spéculatifs tout en tenant compte de l'évolution des rapports de forces dans un monde où le Nord ne peut plus dicter sa loi et où les économies dites émergentes (et déjà bien émergées !) tirent la croissance ;
-l'obtention d'un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité (revendication officiellement soutenue par la France) ;
- une profonde réforme du FMI qui devrait surveiller davantage les pays riches, fauteurs de crise, au lieu de se focaliser sur les pays pauvres en leur assénant des recettes souvent dévastatrices.
Cette réforme doit également refléter (composition du capital, droits de vote) l'affirmation d'un monde multipolaire où il n'est pas normal que le Brésil (bailleur de fonds du FMI prêt à augmenter sa mise s'il y obtient sa juste place) « pèse moins que la Belgique » (quelques pas ont été franchis mais on reste loin du compte...) ;
- marquer des points à l'OMC contre les protectionnismes qui font obstacle aux exportations des pays du Sud et contre les subventions qui faussent la concurrence (le Brésil a obtenu 2 victoires à l'OMC : l'une contre l'Europe, sur le sucre, et l'autre contre les Etats-Unis, sur le coton).
Cherchant à peser tantôt en son nom propre, tantôt au nom des BRIC, tantôt au nom du G20, tantôt au nom des pays les plus pauvres, le Brésil veut à la fois s'affirmer dans l'arène internationale et en changer les règles du jeu.
2. L'intégration régionale
A l'échelle du sous-continent latino-américain, le Brésil, après avoir contribué à faire capoter la Zone de Libre Echange des Amériques voulue par Bush, s'est fait l'ardent défenseur d'une intégration régionale sans ostracisme (dans une logique inter-gouvernementale et non supra-nationale), capable de faire contre-poids aux Etats-Unis dont il attend « moins d'interventionnisme, plus de coopération et surtout un autre regard sur l'Amérique latine ».
Les espérances du Brésil à l'égard d'Obama ont été quelque peu déçues par le fait que celui-ci s'intéresse surtout aux problèmes (immigration, narco-traficants) que lui pose son voisin mexicain.
A l'adresse de Washington, le Brésil aime à souligner que les rapports de forces économiques ont changé, que ses exportations ne cessent d'augmenter et de se diversifier, que la part relative des Etats-Unis y recule alors que celle de l'Afrique et des pays arabes a quintuplé et celle de l'Asie et des autres pays d'Amérique latine explosé... Façon de dire qu'il a acquis le droit de mener sa barque comme il l'entend et avec qui il veut.
- Renforcement des liens avec le Mercosur (Marché commun du cône sud : Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) auquel le Vénézuéla, sous réserve du vote du Paraguay, doit être prochainement intégré et avec la Communauté andine des Nations,
- lancement en 2008 de l'Union des Nations sud-américaines,
- organisation la même année du 1er Sommet Amérique latine-Caraïbes avec la participation de Raul Castro et sur fond de demande unanime de l'Amérique latine que les Etats-Unis lèvent l'embargo sur Cuba,
- Conseil sud-américain de Défense pour que les pays latino-américains règlent eux-mêmes leurs différends sans ingérence du Nord,
- implication accrue dans les crises régionales (Honduras et Haïti notamment, cf. ci-dessous),
autant d'initiatives qui cherchent à donner à l'Amérique latine des moyens d'agir de manière plus autonome et plus solidaire (et au Brésil un leadership qui suscite quelques soupçons d'hégémonisme...).
Mais ces démarches se concrétisent lentement et butent sur différents obstacles : conceptions parfois ombrageuses de l'intérêt national chez les uns ou les autres, tentations protectionnistes, relations électives et militaires de la Colombie avec les Etats-Unis, « nord-américanisation » du Mexique sous l'effet de l'ALENA (accord de libre-échange en vigueur depuis 1994 entre le Mexique, le Canada et les Etats-Unis), incertitudes sur le positionnement du chilien Pinera...
3. Dialoguer avec l'Iran
Partisan du développement de la coopération Sud-Sud, le Brésil développe sa présence en Afrique, a noué un partenariat stratégique avec l'Inde et prend pied dans le monde arabo-musulman.
Promouvant le désarmement nucléaire (la prohibition de l'arme nucléaire est inscrite dans la Constitution brésilienne), signataire du Traité de non prolifération et favorable au dialogue Iran-Occident car il considère qu'isoler Téhéran serait contre-productif, le Brésil souhaite jouer un rôle croissant de médiateur.
Lula a reçu Ahmadinejad en novembre 2009 (José Serra, adversaire de Dilma dans cette élection présidentielle, a exprimé son désaccord : « avoir des relations diplomatiques avec des dictatures est une chose, accueillir chez soi leurs dirigeants en est une autre »). Il se rendra à Téhéran le 15 mai.
4. Israël-Palestine : une médiation possible ?
Le président brésilien (qui s'était rendu en 2003 en territoire palestinien sans faire étape par Israël) vient d'effectuer (mars 2010) un voyage de 3 jours en Israël, en Jordanie et dans les territoires palestiniens. Il y a appelé ses interlocuteurs à partager son rêve de dialogue et de paix : « le virus de la paix était avec moi dans le ventre de ma mère. Je pense qu'avec le dialogue, on peut faire certaines choses qu'on ne ferait pas sans lui ».
La position brésilienne s'inscrit dans le respect des résolutions jamais appliquées de l'ONU, plaide pour deux Etats indépendants et viables, pour le partage de Jérusalemn et pour l'attribution d'une compensation financière aux réfugiés palestiniens. Lula considère que le Quartet piloté par Tony Blair (Etats-Unis, Russie, Union européenne, ONU) a échoué et qu'Obama n'arrive pas à relancer le processus.
Le Brésil, dont l'atout majeur est d'être un interlocuteur neuf donc sans passif avec l'une ou l'autre partie, cherche à faire de sa diplomatie un partenaire incontournable de la résolution du conflit israélo-palestinien. Il souhaite y inclure tous les acteurs, Iran compris, en dépit de l'avis contraire des Etats-Unis.
Le volontarisme brésilien n'est guère du goût du gouvernement Netanyahou qui n'a pas non plus apprécié que Lula décline son invitation à fleurir la tombe de Theodor Herzl, fondateur du sionisme, et préfère se rendre au Musée de l'Holocauste.
5. Honduras : un piège et une sortie sans gloire
Le président hondurien Zelaya, élu de droite étonnamment rallié à la révolution bolivarienne de Chavez, a été victime en 2009 d'un « coup d'état parlementaire » exécuté par les militaires pour empêcher une modification de la Constitution par referendum, qui lui aurait permis de briguer un nouveau mandat.
Rentré clandestinement dans son pays en septembre, il a trouvé refuge, avec l'accord de Lula, à l'ambassade du Brésil où l'a rejoint une cinquantaine de partisans et d'où, ignorant les incitations brésiliennes à observer une certaine réserve, il a multiplié les appels à la désobéissance civile.
Cette situation baroque a suscité, au Brésil, de nombreuses critiques (y compris des alliés de Lula) car, loin de renforcer la crédibilité du pays sur la scène internationale, cet épisode a plutôt montré une ambassade brésilienne prise en otage.
Lula a eu beau rappeler que, dans une Amérique latine rendue à la démocratie, un coup d'Etat, même non sanglant, n'était pas acceptable, beaucoup lui ont reproché de ternir l'image du pays voire d'être tombé dans un piège tendu par Chavez.
L'affaire s'est finalement achevée, sans gloire, par des élections sous contrôle des putschistes, portant au pouvoir un nouveau Président que les Etats-Unis ont vite reconnu mais dont la majorité des pays d'Amérique latine conteste la légitimité.
Et par l'évacuation du Président déchu en République dominicaine.
6. Des Bolsas Familia pour Haïti ?
Le Brésil est très présent en Haïti où il assume depuis 5 ans le commandement de la mission de pacification des forces de l'ONU, qui a été considérée comme un succès. Il y a le contingent le plus important (1.200 soldats sur 7.100 militaires de 17 pays). Après le récent séisme, le Brésil s'est immédiatement mobilisé pour venir en aide aux sinistrés.
Lula a proposé la mise en place à Haïti d'un programme de Bolsa Familia comparable à celui créé au Brésil et qui pourrait, durant la phase de reconstruction, faire l'objet d'un financement international des pays riches. Au-delà des aides d'urgence, cette Bolsa Familia adaptée à la réalité haïtienne (enfants, personnes âgées, malades) permettrait, sur le long terme, une aide régulière de la communauté internationale aux Haïtiens les plus démunis (proposition que tu pourrais appuyer)
Conclusion : Dans l'offensive diplomatique tous azimuts du Brésil, tout se tient, de l'intérêt commercial bien compris à un nouveau partage du leadership mondial hâtant l'avènement d'un nouvel « ordre juste international » échappant au monopole de l'Occident nordique.

