Voir : La cinéaste Kathryn Bigelow, oscarisée pour The Hurt Locker

Le film est dur, brut, sans fioritures. Genre injection de testostérone pure, balancée dès la saisissante scène d'ouverture, une plongée in medias res dans l'enfer irakien des engins explosifs improvisés. The Hurt Locker, Démineurs dans la version française, a toute l'apparence du film de mecs, apparence confirmée par la citation en exergue, qui rappelle les éructations guerrières du jeu vidéo pour geeks en mal de virilité Call of duty : « The rush of battle is a potent and often lethal addiction, for war is a drug »... L’assaut de la bataille est une addiction puissante et souvent mortelle, car oui, la guerre est une drogue…

Oui mais voilà, le réalisateur du film est une femme, évènement qui, dans le petit monde macho du film de guerre est suffisamment rare pour être souligné. Bigelow entre dans un club très fermé, celui des Cimino, Coppola, Kubrick, Stone ou Scott. Et qui plus est, la voilà sacrée aux Oscars, une première dans la vénérable histoire de l’Académie. 83 ans que le monde attendait la victoire d'une réalisatrice : c'est désormais chose faite, la veille de la journée mondiale des femmes, le jour des élections générales en Irak. Une première pour deux symboles.

Il faut dire qu'avec Hurt Locker, Kathryn Bigelow a mis dans le mille : montrer la guerre, la vraie, montrer sa face crue, ses impasses, sans jamais tomber dans le registre maladroit du film à thèse. Ni héroïsme anabolisé façon Rambo II, ni sentimentalisme larmoyant (genre « la guerre, c’est pas bien »), juste une sobriété à coups de marteaux. Un vrai film à l'économie en fait, à l'image de son budget, 11 millions de dollars, à comparer aux 500 millions d'Avatar. Économie de moyens. Et économie de palabres. La force de Hurt Locker, c'est d'avoir refusé le jeu de la construction scénaristique traditionnelle. Kathryn Bigelow a réalisé un film caméra aux poings, tourné comme un documentaire, dans la lignée du mythique et monumental opus de Gillo Pontecorvo, la Bataille d'Alger.

Les scènes de déminage et d’action se succèdent, toujours identiques, toujours différentes, dans la chaleur, la poussière, le chaos. Le film est rythmé par la respiration des démineurs en opération, une respiration saccadée à l’adrénaline que libèrent la tension et la peur. En toile de fond, les bruits de la ville, des klaxons, des rires et des voix d'enfants : c'est la guerre au milieu des gens. Le réalisme du film est là : « l'ennemi » est insaisissable, partout et nulle part, derrière le père de famille, l'homme de la rue, le jeune adolescent qui joue...

Méfiance, soupçon, paranoïa : à la suite d'un contrôle routier particulièrement musclé et crispant, un des soldats dit simplement : « je ne sais pas si c'était un insurgé, mais maintenant, c'en est un ». Une parole en apparence anodine, mais qui devrait nous faire réfléchir sur la possibilité même de gagner une guerre de contre-insurrection... Car comment « conquérir les cœurs et les esprits » quand la menace suinte du moindre hall d’immeuble, que l’on a peur, que l’on regarde tout passant comme un terroriste en puissance et que lui-même vous voit en soldat d'une armée d'occupation ?

La question ne trouvant pas de réponse, reste une seule réalité, celle du face-à-face permanent avec la mort. A Bagdad, l'enfer est un éternel retour. Le décompte linéaire et entêtant des jours qui restent avant la fin de la rotation de l’unité laisse place à une circularité obsédante. Comme s’il était déjà trop tard pour s’en sortir. Comme si on était aspiré par la guerre, pour un voyage sans retour.

Au fond, on retrouve chez Bigelow cette idée que la guerre est une expérience limite, une expérience qui nous amène aux confins de l’humain. Ce que le titre du film laisse d’ailleurs entendre, The Hurt Locker étant cette zone qui rayonne autour de l’engin explosif et qui enserre la vie dans un périmètre létal. Au fond, Hurt Locker n’est pas si éloigné de Voyage au bout de l’enfer de Cimino ou d’Apocalypse now de Coppola. Bien sûr, nulle flamboyance épique, nulle fresque métaphysique ici. Interrogé par un colonel de l’infanterie pour savoir quelle est la meilleur méthode désamorçage, le sergent James fait mine de réfléchir, regarde le gradé et lâche : « celle qui consiste à ne pas mourir ». Du terre-à-terre alors ? Non. Plutôt la réponse ironique de celui qui a affronté plus de 800 fois la mort en maraude autour d’un épouvantail de fils et de métal. Oui, ces trois films nous racontent à leur manière la même plongée d’un être humain au bout de lui-même, au risque de se perdre définitivement et de ne plus jamais pouvoir remonter. Un grand film./.