L'auteure de cet essai stimulant, Fabienne Brugère, est philosophe et professeure à l'université de Bordeaux. Elle montre que, jusqu'à aujourd'hui, « la sollicitude a un sexe, toujours le même ». Il est pourtant temps que cette spécialité historiquement réservée aux femmes devienne l'affaire d'individus des deux sexes partageant un même idéal de justice.L'action publique a tout à y gagner.
A l'opposé des « fictions libérales de l'indépendance sur lesquelles les hommes ont bâti nos sociétés » et contre la dureté ambiante qui conduit à l'impasse, il s'agit de redonner à la fraternité une valeur concrète, fondatrice d'une nouvelle politique.
Voici le propos liminaire par lequel elle entame un livre qui dépasse le vieux débat sur la différence ou la similitude hommes/femmes et défend un nouveau « voisinage » qui transforme conjointement et les hommes et les femmes :
« Je ne suis pas sûre que les femmes et les hommes soient si différents mais je suis convaincue qu'ils ont des vies quotidiennes très dissemblables.
Qui prend soin des nouveaux-nés, s'occupe des enfants, des personnes âgées, opte pour des métiers de service à la personne ? Les femmes, surtout les femmes.
Qui a droit à une double journée de travail dépensée entre une activité professionnelle et des tâches domestiques, familiales ? Encore les femmes.
Qui entreprend des démarches de résinsertion sociale, fait des courses, accompagne ? En général les femmes.
Mais pourquoi, me direz-vous, dans des sociétés démocratiques, ne se libèrent-elles pas de leurs chaînes ?
Parce que le destin des femmes fait de la résistance.
Parce que, dès l'enfance, notre appartenance sexuelle s'imprime en nous pour nous apprendre que les femmes auraient toujours eu affaire avec le soin, le souci des autres, la sollicitude, tout ce qui compose un imaginaire de mère bienveillante et d'épouse attentive.
J'ai la conviction qu'il faut penser à nouveaux frais la sollicitude des femmes, lieu même de leur aliénation. La sollicitude est, plus fondamentalement, une valeur des conduites du genre humain que nous avons désertée.
Elle peut valoir aujourd'hui comme un recours en temps de guerre économique.
Elle peut transformer nos existences, que nous soyons femme ou homme, pour nous rendre plus aptes au traitement de la vulnérabilité humaine et plus désireux de justice sociale ; changer la vie, en quelque sorte ».
(« Le sexe de la sollicitude », Fabienne Brugère, éditions du Seuil, 2008, 16 euros)

