Lire : "L'idée de Justice" par Amartya Sen

«La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la force et la justice et pour cela faire que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste». Voilà ce qu’écrivait Pascal dans « Les Pensées » publiées après sa mort, en 1670.

Voilà ce qui sous tend, d'une certaine manière, «L'idée de justice» le dernier livre d'Amartya Sen, Prix Nobel d'Economie. Au coeur de l'ouvrage, une question majeure : une société plus juste est elle possible ?

Amartya Sen se veut pédagogue et nous livre un exemple simple de la vie quotidienne. En imaginant 3 enfants qui revendiquent chacun une flûte. La première exige d'obtenir l'instrument parce qu'elle seule sait en jouer. Le second le veut parce qu'il n'a pas de jouet. Le troisième estime que la flûte est à elle parce qu'elle l'a fabriquée.

Les trois revendications sont parfaitement légitimes.
Qu'est ce qui est juste ? Et quelle décision prendre qui ne sera pas une injustice avérée pour l'un des trois protagonistes de cette petite histoire ? Pour le Professeur Sen, aucune procédure ne peut résoudre ce différend d’une manière universellement perçue comme juste. Qu'est ce qui est juste aux yeux des uns, injuste aux yeux des autres?

En s'inscrivant dans la tradition de l'un de ses maîtres à penser, Condorcet, Amartya Sen défend l 'idée d'une justice qui comparerait les différentes modes de vie que les gens pourraient avoir sous différents systèmes pour «mettre en harmonie le principe de justice et le comportement réel des gens» pour combattre les injustices «intolérables» en s'appuyant plus encore sur la démocratie, en tant que « gouvernement par la discussion » et par la même en renforçant toutes les «possibilités démocratiques» pour combattre les inégalités réelles afin de permettre à chaque individu en fonction de ses revenus, de ses besoins, du pays dans lequel il évolue, de choisir la vie à laquelle il aspire pour devenir profondément libre.

Où l'on retrouve l'autre Maître à penser du professeur Sen, l'immense poète indien Tagore, dont on dit d'ailleurs qu'il donna à Amartya Sen son prénom.
L'aspiration à replacer l'individu au centre de tout se retrouve l'une de ses oeuvres principales «Gitanji»
«Là où l'esprit est sans crainte et la tête est haute .Là où la connaissance est libre. Lorsque le monde n'a pas été brisé en mille morceaux. Dans ce paradis de liberté, mon Père, que mon pays reste éveillé». Hymne à la démocratie, hymne aussi à la fraternisation nécessaire entre les individus. Le Professeur Sen considère en effet l'isolement de nos sociétés modernes comme l'un des obstacles les plus forts à l'émergence d'une justice réelle et globale qui ne peut s'établir, selon lui, que par des moyens d'information libres et responsables.
On ne saurait dire mieux .
«L'idée de justice» est bel et bien un ouvrage majeur, fruit de plusieurs décennies de recherches sur les mécanismes de pauvreté, les inégalités hommes-femmes et l'indice de bien être des individus. Une recherche nourrie par la propre expèrience qu'il fit de la grande famine qui ravagea le Bengale lorsqu'il avait 9 ans. Une vision qui allie à la perfection la pensée des Lumières et la pensée orientale. Avec un seul crédo : Remettre l'individu au coeur de toute décision, de tout système parce que toute vie est irremplaçable.

Ce livre de philosophie politique sera, à n'en pas douter, l'un des socles sur lequel peut se bâtir une nouvelle ère pour l'humanité.


Amartya Sen

Né en Inde en 1933, Amartya Sen a enseigné dans de nombreuses universités en Inde, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Il est actuellement professeur à Harvard. Il a reçu le prix Nobel d'économie en 1998 pour ses travaux sur les causes de la famine, l'économie du bien-être et du développement et les mécanismes de la pauvreté. Egalement spécialiste des inégalités entre hommes et femmes, des inégalités face à la santé ou des inégalités de droits, il a contribué à l'invention de l'Indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement. Ses recherches se tournent depuis plusieurs années vers la philosophie sociale et politique. Comme l'ont montré notamment ses travaux sur le rôle de l'organisation de la distribution des produits agricoles dans la famine du Bengale, dont il fut le témoin en 1943, il relie de longue date les problèmes de justice économique et sociale aux questions d'ordre politique.